dimanche 18 janvier 2015

Filmer les sans-noms : Filmer les sans-noms #1



Le tempestaire (1947, 23') et Finis Terrae (1929, 67'), deux poèmes bretons de Jean Epstein, le dimanche 1er février 2015 à 20.30 précises, au Cercle du Laveu à Liège. Un petit mot d'introduction.

Durant sa courte vie, et avant de tomber dans l'oubli à l'aube des années 1950, Jean Epstein (1897-1953) n'aura pas cessé de penser et inventer un cinéma unique, conçu comme un art à part entière. A la fin des années 1920, il vient de réaliser La chute de la maison Usher, chef-d’œuvre qui le met à la merci des créanciers. Accablé par ces contraintes financières et par la vision étriquée du cinéma qu'imposent les studios, il part pour la Bretagne, terre vierge où subsistent alors des modes de vie séculaires, entre mer et rochers. Là, il se lance dans le tournage de « films de nature », sans le recours au studio, sans décorateurs et costumiers, et sans acteurs professionnels ! Ces films de fiction au fort contenu documentaire s'intéressent au destin « d'hommes scrupuleusement vivants », aux bruits et aux formes des vagues et des tempêtes, à la magie.
Inspiré par un fait divers entendu dans une auberge, Finis Terrae (1928) est tourné sur des îles désertes de l'archipel d'Ouessant où se pratique chaque année durant cinq mois la pêche au goémon. Des goémoniers sont seuls sur une île, un d'eux se blesse, s'isole et commence à délirer. Le vent empêche les pêcheurs d'emmener leur camarade pour le soigner. La mer sera-t-elle clémente ? Avec sa caméra, dans des conditions de tournage difficiles, Epstein enregistre la beauté austère de la mer, du soleil et des effets du vent, pour montrer le drame humain.
Presque vingt ans plus tard, il tourne encore dans cet « extrême Occident » Le Tempestaire (1947). Le cinéaste s'inspire cette fois de la légende locale des siffleurs-guérisseurs de vents, les tempestaires. Tourné en hiver, le plus souvent par gros temps, le film met en scène des marins et gardiens de phare de Belle-Île-en-Mer, sans-noms luttant contre les éléments. Avec ce « poème de la mer, raconté par le vent », Jean Epstein apporte un travail fascinant sur l'image, mais aussi sur la bande sonore, envisagée comme une composition musicale et construite notamment à partir des bruits de la tempête enregistrés en son direct.

vendredi 16 janvier 2015

Filmer les sans-noms : Les figurants



"Les figurants sont la nuit du cinéma lorsque le cinéma se veut un art pour faire briller les étoiles."


extrait de Georges Didi-Huberman, Figurants, dans Dictionnaire mondial des images, Nouveau Monde, 2010.

lundi 12 janvier 2015

Filmer les sans-noms : Le peuple manque


Source

"S'il y avait un cinéma politique moderne, ce serait sur la base : le peuple n'existe plus, ou pas encore... le peuple manque.
(...)
Ce constat d'un peuple qui manque n'est pas un renoncement au cinéma politique, mais au contraire la nouvelle base sur laquelle il se fonde, dès lors, dans le Tiers-Monde et les minorités. Il faut que l'art, particulièrement l'art cinématographique, participe à cette tâche : non pas s'adresser à un peuple supposé, déjà là, mais contribuer à l'invention d'un peuple. Au moment où le maître, le colonisateur proclament «il n'y a jamais eu de peuple ici», le peuple qui manque est un devenir, il s'invente, dans les bidonvilles et les camps, ou bien dans les ghettos, dans de nouvelles conditions de lutte auxquelles un art nécessairement politique doit contribuer.
(...)
L'auteur de cinéma se trouve devant un peuple doublement colonisé, du point de vue de la culture ; colonisé par des histoires venues d'ailleurs, mais aussi par ses propres mythes devenus des entités impersonnelles au service du colonisateur. L'auteur ne doit donc pas se faire l'ethnologue de son peuple, pas plus qu'inventer lui-même une fiction qui serait encore une histoire privée : car toute fiction personnelle, comme tout mythe impersonnel, est du côté des "maîtres". (...) Il reste à l'auteur la possibilité de se donner des intercesseurs, c'est à dire de prendre des personnages réels et non fictifs, mais en les mettant eux-mêmes en état de " fictionner " de " légender" de "fabuler". L'auteur fait un pas vers ses personnages, mais les personnages font un pas vers l'auteur : double devenir. La fabulation n'est pas un mythe impersonnel, mais ce n'est pas non plus une fiction personnelle : c'est une parole en acte, un acte de parole par lequel le personnage ne cesse de franchir la frontière qui séparerait son affaire privée de la politique, et produit lui-même des énoncés collectifs.
(...)
Chez Jean Rouch, en Afrique, la transe des "Maîtres fous" se prolonge dans un double devenir, par lequel les personnages réels deviennent un autre en fabulant, mais aussi l'auteur lui-même, un autre, en se donnant des personnages réels. On objecte que Jean Rouch peut difficilement être considéré comme un auteur du tiers monde, mais personne n'a tant fait pour fuir l'Occident, se fuir soi-même, rompre avec un cinéma d'ethnologie, et dire "Moi un Noir", au moment où les Noirs jouent des rôles de série américaine ou de Parisiens expérimentés. L'acte de parole a plusieurs têtes, et, petit à petit, plante les éléments d'un peuple à venir (...). En règle générale, le cinéma du tiers-monde a cet objet : par la transe ou la crise, constituer un agencement qui réunisse des parties réelles, pour leur faire produire des énoncés collectifs comme la préfiguration du peuple qui manque."

Extraits de Cinéma 2. L'image-temps de Gilles Deleuze (Editions de Minuit, 1985, pp. 281-291).

vendredi 9 janvier 2015

Vers les cimes (51)


Dans cette énorme nuit qui nous entoure, il y a des petites lumières. 
La preuve avec ce conte de l'écrivain italien La petite lumière (Verdier, 2014, ci-dessous pp. 52-54). Texte d'une beauté et d'une mélancolie renversantes où un homme qui a décidé de disparaître découvrira quelque chose d'essentiel, pour lui, mais aussi pour nous, lecteurs. Texte où l'on invective les lucioles et les hirondelles, où le monde s'effondre à rebours, où les enfants vivants font autant de peine que les enfants morts. Texte essentiel donc, qu'on rangera entre les Contes des frères Grimm et la Survivance des lucioles de Georges Didi-Huberman, avec La Melencolia de Dürer punaisée non loin...

"Je sors par le portillon, je le referme machinalement derrière moi, même si ici il n'y a personne et que je pourrais le laisser ouvert. Je me dirige vers le petit cimetière en bas de la descente, avec tous ces lumignons rouges qui palpitent dans la nuit. Je traverse le hameau, je continue à marcher sur la petite route en pente, on entend seulement le bruit de mes pas sous cet immense espace noir et oublié plein d'avalanches d'étoiles. Certaines nuits, quand c'est la bonne période - et en ce moment ça l'est - aux bords de la route, il y a des centaines, des milliers de lucioles. Elles pullulent au milieu du feuillage épais et noir, avec leurs myriades de petites lumières qui s'allument et s'éteignent par intermittence, on a l'impression de marcher dans un monde enchanté. Je fais attention à ne pas écraser celles qui traversent le chemin sombre en voletant à ras de terre, à ne pas cogner de la jambe ou du bras celles qui flottent devant moi comme pour me montrer la route. Quelquefois j'en prends une dans la paume de la main, je regarde de près son pauvre petit corps transfiguré par cette lumière qui filtre de ses parties molles, entre ses petits viscères.
- Ah... vous êtes encore là ! Vous y êtes encore ! j'essaie de dire au milieu de tout ce noir qui grouille de lumières. Alors vous n'avez pas été anéanties par la grêle ! Où vous vous êtes cachées, quand tombaient du ciel des morceaux de glace qui brisaient tout, qui ne s'arrêtaient devant rien, pas même devant les fleurs les plus belles et les plus parfumées ? Où vous êtes cachées la journée, quand personne ne vous voit ? Vous aussi vous devez avoir des petits trous, des petites tanières sous terre, quelque part, où vous vous cachez quand il y a la lumière, quand le ciel se remplit de glace ! Mais comment vous faites pour vous allumer comme ça ? Qu'est-ce qu'il y a dans vos pauvres petits corps d'insectes ? Quelle force vous avez pour pouvoir vous allumer et vous transfigurer comme ça, pour produire une telle lumière qui se voit même de très loin, et pour l'allumer et l'éteindre continuellement, pendant des heures ? Je sais, c'est un appel sexuel. Mais pourquoi il n'y a que vous, parmi tous les insectes, qui avez inventé cet appel ? Comment vous avez fait ? D'où est venue cette petite invention désespérée et cette petite lumière ? Et pour quelle raison, si vous disparaissez aussitôt après, si vous êtes anéanties, si on ne vous voit plus le reste de l'année, si vous vivez quelques semaines seulement, et puis vous sortez d'on ne sait où et vous vous mettez à voler par milliers en faisant pulser l'obscurité de cette nuit qui nous entoure ? Pourquoi ? Pour quelle raison vous vous êtes inventé cette chose inconcevable ? Pourquoi vous vous appelez comme ça l'une l'autre, dans le noir, dans les rares instants que vous passez dans un monde que vous ne voyez pas ? Pour continuer à vous reproduire ? Mais pourquoi ? Pour que d'autres êtres comme vous puissent continuer à se reproduire et à voler pendant quelques semaines, quelques instants, dans cette énorme nuit qui nous entoure ?
Mais elles n'en savent rien. Et, si elles le savent, elles ne me répondent pas."

mardi 6 janvier 2015

Les sans-noms (13)


 
Pendant des décennies, leur musique a été volontairement oubliée, laissée dans les tiroirs, bannie des médias, pour des raisons qui ne sont malheureusement pas trop difficiles à imaginer.... Il se trouve pourtant que les Amérindiens ont dès les années 1960 produit des disques de folk, rock et country, s'appropriant en quelque sorte les instruments/armes des descendants de leurs envahisseurs. Désormais, cette musique est superbement documentée par une compilation indispensable réalisée par Light in the Attic records : Native North America (Vol. 1): Aboriginal Folk, Rock, and Country 1966–1985.  
Et il y a sur ces deux disques de quoi se laisser aller avec le soleil dans les yeux, avec une pile de livres édités par Anarchasis à portée de mains.

saa nagai      dans le vieil âge errant
bike hozhon       sur la piste de la beauté

lundi 5 janvier 2015

Filmer les sans-noms #1


Le tempestaire (1947, 23') et Finis Terrae (1929, 67'), deux poèmes bretons de Jean Epstein, le dimanche 1er février 2015 à 20.30 précises, au Cercle du Laveu à Liège. Bientôt plus d'infos.
Merci à Jérôme et à sa presse pour l'affiche !

vendredi 26 décembre 2014

Du papier pour 2014


Pas de discours. Pas de revendication. Juste de l'amour.

Mario Rigoni Stern, Les saisons de Giacomo, Robert Laffont.
Fabienne Raphoz, Des belles et des bêtes. Anthologie de fiancés animaux, José Corti.
Bergsveinn Birgisson, La lettre à Helga, Zulma.
Marie-Hélène Lafon, L'annonce, Buchet Chastel.
Fredrik Sjöberg, La troisième île, José Corti.
Pierre Silvain, Julien Letrouvé, colporteur, Verdier.
Claude Eveno, Regarder le paysage, Gallimard.
Pierre Zaoui, La discrétion ou l'art de disparaître, Autrement.
Donna Tartt, Le chardonneret, Plon.
E. Lucas Bridges, Aux confins de la terre : Une vie en Terre de feu, Nevicata.
Franz Michael Felder, Scènes de ma vie, Verdier.
Orlando Figes, Les chuchoteurs. Vivre et survivre sous Staline, Gallimard.
Timothée de Fombelle, Vango - Le livre de Perle, Gallimard.
Raymonde Carasco, Dans le bleu du ciel. Au pays des Tarahumaras 1976-2001, François Bourin.
François Place, Les derniers géants, Casterman.
Tim Ingold, Marcher avec les dragons, Zones sensibles.
Bhajju Shyam, La vie nocturne des arbres, Actes Sud. (voir image ci-dessus)
Juan José Saer, L'ancêtre, Le Tripode.
Cat. expo. Gustave Doré. L'imaginaire au pouvoir, Flammarion.
David G. Haskell, Un an dans la vie d'une forêt, Flammarion.
William March, Compagnie K, Gallmeister.
Andrus Kivirähk, L'homme qui savait la langue des serpents, Le Tripode.
Collectif Mauvaise Troupe, Constellations. Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle, L'éclat.
Mélanie Rutten, La source des jours, MeMo.
Ivan Repila, Le puits, Denoël.
William Ferris, Les voix du Mississippi, Papa Guédé.
Philippe Descola, La composition des mondes, Flammarion.
Jules Supervielle, L'enfant de la haute mer, Gallimard.
Jean Tardieu, La part de l'ombre, Gallimard.
Elzbieta, L'enfance de l'art, Rouergue.
Gilles Tiberghien, Nature, art, paysage, Actes Sud.
Claude Lecouteux, Dictionnaire des formules magiques, Imago.
Brecht Evens, Panthère, Actes Sud.
Jean-Christophe Bailly, Passer définir connecter infinir, Argol.

lundi 15 décembre 2014

Vers les cimes (50)


Une nouvelle de quelques pages à peine, avec la mer, l'enfance qui devient fantôme et l'horizon qui se dérobe, et c'est un chef-d’œuvre. Voici le début et la fin de L'enfant de la haute mer de Jules Supervielle (Gallimard, 1931) :

"Comment s'était formée cette rue flottante ? Quels marins, avec l'aide de quels architectes, l'avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d'un gouffre de six mille mètres ? Cette longue rue aux maisons de briques rouges si décolorées qu'elles prenaient une teinte gris-de-France, ces toits d'ardoise, de tuile, ces humbles boutiques immuables ? Et ce clocher très ajouré ? Et ceci qui ne contenait que de l'eau marine et voulait sans doute être un jardin clos de murs, garnis de tessons de bouteilles, par-dessus lesquels sautait parfois un poisson ? Comment cela tenait-il debout sans même être ballotté par les vagues ? Et cette enfant de douze ans si seule qui passait en sabots d'un pas sûr dans la rue liquide, comme si elle marchait sur la terre ferme ? Comme se faisait-il... ? Nous dirons les choses au fur et à mesure que nous les verrons et que nous saurons. Et ce qui doit rester obscur le sera malgré nous." 

"Marins qui rêvez en haute mer, les coudes appuyés sur la lisse, craignez de penser longtemps dans le noir de la nuit à un visage aimé. Vous risqueriez de donner naissance, dans des lieux essentiellement désertiques, à un être doué de toute la sensibilité humaine et qui ne peut pas vivre ni mourir, ni aimer, et souffre pourtant comme s'il vivait, aimait et se trouvait toujours sur le point de mourir, un être infiniment déshérité dans les solitudes aquatiques, comme cette enfant de l'Océan, née un jour du cerveau de Charles Liévens, de Steenvoorde, matelot de pont du quatre-mâts Le Hardi, qui avait perdu sa fille âgée de douze ans, pendant un de ses voyages, et, une nuit, par 55 degrés de latitude Nord et 35 de longitude Ouest, pensa longuement à elle, avec une force terrible, pour le grand malheur de cette enfant." 
 

vendredi 12 décembre 2014

La danse des possédés (108)



"Boyiawa" Centrafrique - Anthologie De La Musique Des Pygmées Aka. Ocora. Enregistrements : Simha Arom. 1972-1977. 

"Les captations présentées dans cette anthologie ont été prises dans un seul village, celui du vieux chasseur Mbonzo, entre 1972 et 1977. Toutes les activités quotidiennes des Pygmées sont rythmées par le chant. Dès que les enfants apprennent à marcher et à parler, ils commencent à chanter avec leurs aînés. On chante afin de préparer une chasse et une cueillette fructueuses. On chante le mobandi avant d’aller à la recherche de miel dans les arbres de la forêt. On chante des berceuses et des comptines pour les enfants. On chante lors de rituels de divination et de la consécration d’un nouveau campement. On chante tous les jours." 

"Dans la musique comme dans la vie du campement, il n’y a pas de règles hiérarchiques manifestes. Des schémas préétablis et transmis oralement conduisent l’interprétation et assurent la transmission des différentes formes. Moyen d’expression privilégié et très élaboré de ces Aka, les polyphonies vocales sont basées sur la répétition de segments repris indéfiniment avec de nombreuses variations et sur le procédé du yodel, une technique où voix de poitrine et voix de tête alternent. L’effet d’un chœur pygmée, c’est-à-dire du chant de tout un village, peut être renversant : les voix de jeunes, de vieux, d’hommes et de femmes aux timbres différents s’entrelacent et se fondent les unes dans les autres dans un flux aux magnifiques subtilités mélodiques et rythmiques. Comme exemple marquant de cette anthologie aux nombreux trésors, il nous faut citer un chant de déploration d’un défunt, le très émouvant Boyiwa. Lors de son décès, le mort est immédiatement préparé puis allongé sur une natte. Tous les villageois viennent alors s’asseoir autour de lui et entonnent une polyphonie d’une tristesse sereine à la beauté dévastatrice."