mardi 10 mai 2011

La Pieuvre

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Dans son étude des réseaux qui forment la logique de l'imaginaire, Roger Caillois a écrit plusieurs ouvrages importants. Son examen de la figure de la pieuvre à travers l'histoire et les civilisations est un exemple particulièrement probant de sa démarche. (La Pieuvre. Essai sur la logique de l'imaginaire, 1973). La vision de cet animal, que l'on appelle encore poulpe jusqu'à ce que Victor Hugo le rebaptise pieuvre dans son roman Les travailleurs de la mer, a connu bien des changements, liés à la manière complexe dont l'imaginaire fonctionne. Tour à tour violente et sanguinaire, innocente et comestible, secrète et lascive, la bête a nourri nombre de fantasmes recensés et analysés par l'auteur.
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Ci-dessus, quelques exemples avec une poterie crétoise de Palaikastro, un dessin réalisé par Denys de Montfort au début du 19e siècle d'après un ex-voto réalisé par des marins pour une chapelle à Saint-Malo, le dessin montré en 1861 à l'Académie des sciences par le lieutenant de vaisseau Frédéric-Marie Bouyer et une estampe shunga d'Hokusai.
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Et ci-dessous, un extrait de l'Histoire naturelle, générale et particulière des mollusques, animaux sans vertèbres et à sang blanc de Pierre Denys de Montfort, publiée en 1801, qui contribua grandement à la formation de l'image monstrueuse de l'animal :
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« (…) On a vu, à Saint-Malo, dans la chapelle Saint-Thomas, saint que les marins de ce pays invoquoient dans leurs dangers extrêmes, un ex voto ou tableau, qui représentait le danger imminent qui avoit failli faire périr un navire de ce port, mouillé à la côte d'Angole, où il faisoit la traite, c'est-à-dire, le commerce des noirs, celui de l'ivoire et de la poudre d'or. Ce vaisseau ayant terminé sa traite, et l'équipage étant entièrement rembarqué, fort heureusement comme on le verra bientôt, le capitaine songeoit à lever l'ancre et à appareiller ou partir de cette côte pour se rendre aux îles de l'Amérique, lorsque tout à coup, le tems «tant calme et en plein jour, un monstre marin, d'une épouvantable grosseur, s'éleva du sein des flots en les faisant bouillonner au loin, et passer par dessus le pont du navire, s'accrocha au bâtiment, contourna les manœuvres et les mâts jusques à leurs sommets, par des bras aussi longs que flexibles et effroyables : pesant sur lui-même, et s'abandonuant à tout le poids de son énorme niasse, ce monstre fit pencher le bâtiment de manière à le coucher sur le côté, et à l'entraîner au fond de l'abyme. Dans ce péril extrême, chacun ne prenant conseil que de lui-même, tout l'équipage courut aux armes ; effrayés au souverain degré par une invasion aussi brusque et aussi étrange, chaque matelot, chaque homme qiù étoit à bord sautèrent spontanément sur tous les moyens de défense qui leur tombèrent sous la main, et tous attaquèrent de concert, chacun devant eux, cet épouvantable ennemi à coups de haches et de coutelas : la grandeur du péril donnant même du courage aux plus lâches, aucun d'eux ne chercha à se réfugier à fond de cale, mais tous combattirent vigoureusement pour le salut commun. Cependant, désespérant presque dans leurs efforts; leur vaisseau prenant la bande, c'est-à-dire, se couchant de plus eu plus, ne comptant même plus sur leur salut; tous, en braves marins de Saint-Malo, mirent leur recours dans le saint, patron de leur port; et ils firent un vœu à Saint-Thomas, lui jurant un pèlerinage, si, sortis par son intercession de ce combat, ils revenoient sur l'eau, et regagnoient encore pour cette fois leurs lares et leurs foyers. La confiance qu'ils eurent dans le secours céleste, a pu, en exaltant leurs moyens, leur être de quelque secours et coopérer à leur victoire: mais on peut croire que leurs tranchans coutelas leur furent encore plus utiles, puisque sans leur puissant intermède nous n'eussions pas eu la manifestation de ce miracle. A grands coups de hache et avec le fil de leurs sabres, ces marins tranchèrent enfin les bras de cet horrible animal, qui n'étoit autre chose qu'un énorme poulpe; quand ils furent parvenus à les séparer de son corps, le tronc coula à fond; le vaisseau, n'étant plus tiré sur le côté ni menacé d'être englouti, se redressa, et reprenant son à-plomb, le haut de ses mâts se reporta encore vers le ciel, dans l'instant inespéré où, suivant toutes les apparences, il devoit être entraîné au fond des mers par ce terrible mollusque, dont le seul poids suffisoit pour faire couler bas le navire. Observateur religieux d'un . vœu arraché dans un péril extrême; profondément frappé du danger éminent qu'il avoit essuyé dans cette occasion, tout l'équipage de ce vaisseau de retour à Saint-Malo, s'empressa de remplir ce vœu dans toute sa plénitude. (…) »
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2 commentaires:

Bartabaze R. a dit…

Je relance de :

http://2.bp.blogspot.com/_kBjZiGigC1U/SNUfXJs2QWI/AAAAAAAAAIQ/a7xxCKEf58E/s400/giant-squid-doll.jpg

pour la chambre de Jean.

Jean Dezert a dit…

ha ha ha, merci, j'y penserai, ça devrait lui plaire.
à moi aussi d'ailleurs...