mercredi 5 juin 2013

Paradigme indiciaire (8)



A partir de son travail sur les archives judiciaires parisiennes du 18e siècle, Arlette Farge a, avec Le goût de l'archive (Seuil, 1989), écrit une réflexion sur l'histoire essentielle, tranchante et inspirante. En alternant essais et récit "d'ego-histoire", l'auteur ne se contente pas d'expliquer son goût de l'archive. Elle livre en effet de la matière à penser sur nombre de sujets : la représentation des sans-noms et de leur vie quotidienne dans l'écriture de l'histoire, la portée politique du travail de l'historien... Pourquoi et comment tirer le fil de ces "traces par milliers" qui écument les liasses innombrables attendant un lecteur-médiateur dans les (tré)fonds d'archives ? Au-delà de ces sujets manifestes s'affirme nettement une interrogation sur l'usage de la "preuve" et du doute qui sous-tend (ou devrait sous-tendre) toute entreprise intellectuelle. Ci-dessous, le dernier chapitre intitulé Écrire :

"On ne ressuscite pas les vies échouées en archive. Ce n'est pas une raison pour les faire mourir une deuxième fois. L'espace est étroit pour élaborer un récit qui ne les annule  ni ne les dissolve, qui les garde disponibles à ce qu'un jour, et ailleurs, une autre narration soit faite de leur énigmatique présence.
A coup sûr, le goût pour les mots et les actions en lambeaux modèle l'écriture ; prenant appui sur la fragmentation des paroles, elle trouve son rythme à partir de séquences qui ne doivent rien à la nécessité mais tout au plausible, elle cherche un langage qui laisse subsister de la méconnaissance tout en offrant des parcelles de savoir neuf inattendu. L'exercice est périlleux de vouloir que l'histoire soit aussi façonnée de ce qui aurait pu se produire, laissant échapper à travers le déroulement des évènements l'ordre instable et disparate de l'affleurement du quotidien, celui-là même qui rend le cours des choses à la fois probable et improbable.
Pour cela, il faut se tenir loin de l'archive-reflet où l'on ne puise que des informations et de l'archive-preuve qui achève des démonstrations, avec l'air d'en finir une fois pour toutes avec le matériel. Comment donc inventer un langage qui s'accroche à ce qui se cherche là, à travers des traces infinies du défi, des revers et des réussites. Si les mots employés ne permettent jamais aux actes qu'ils décrivent de se rejouer, à tout le moins peuvent-ils évoquer du rejouable, des suppléments de liberté pour plus tard, ne serait-ce qu'en énonçant de la dignité et en s'efforçant de mesurer l'ampleur des déchirements et de la douleur. Bien sûr, "l'histoire survient quand la partie est terminée", écrit Paul Ricœur, mais l'écriture de cette histoire doit garder le goût de l'inaccompli, en laissant par exemple errer les libertés après qu'elles eurent été bafouées, en refusant de rien clore, en évitant toute forme souveraine des savoirs acquis. Il existe certainement une manière neuve de plier les mots au rythme des surprises ressenties face à l'archive, de les obliger à tenir compagnie à l'hésitation intellectuelle, afin de laisser par exemple les infamies comme les désirs d'émancipation être manifestes à eux-mêmes, tout en les maintenant aptes à se nouer plus tard sur d'autres rêves ou d'autres visions. Il y a sûrement moyen, par le seul choix des mots, de produire des secousses, de rompre des évidences, de prendre à revers l'habituel fil débonnaire de la connaissance scientifique. Il y a sûrement moyen d'aller au-delà de la restitution morne d'un évènement ou d'un objet historique, en marquant des lieux où le sens s'est défait, en produisant du manque là où régnaient des certitudes. Tendue entre le besoin de construire du sens avec un récit qui se tienne, et la certitude qu'il ne faut rien réifier, l'écriture se cherche entre intelligence et raison, passion et désordre.
Ce n'est plus un secret à présent, au moment où cet essai se termine. Le goût de l'archive est visiblement une errance à travers les mots d'autrui, la recherche d'un langage qui en sauve les pertinences. Peut-être même est-ce une errance à travers les mots d'aujourd'hui, une conviction peu raisonnable qu'on écrit l'histoire pour ne pas la raconter, pour articuler un passé mort sur un langage et produire de "l'échange entre vivants". Pour se glisser dans un discours inachevable sur l'homme et l'oubli, l'origine et la mort. Sur les mots qui traduisent l'implication de chacun dans le débat social."

2 commentaires:

meriam a dit…

Ces derniers jours sur France sulture une série sur la culpabilité, la psychanalyse du crime et les traces... La citation du départ à Maigret rappelle l'excellent ouvrage de Bernard Lahire sur l'esprit sociologique.

Jean Dezert a dit…

Merci pour l'info !
Je constate qu'une des émissions de ce programme est consacrée aussi à la "haine de la nature", sujet intéressant aussi...
http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance
Bise