lundi 20 juin 2011

Nous, leur gloire

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Parfois, le hasard fait bien les choses... Le jour où j'ai posté ici mon texte concernant l'expédition polaire de Robert Falcon Scott, j'ai reçu une anthologie de textes consacrés à la naissance du cinématographe (sur sa réception dès 1895, sur ses implications esthétiques...) avec des signatures aussi prestigieuses que Guillaume Apollinaire, Andreï Biély, Vladimir Maïakovski, Franz Kafka, Jack London... J'en passe et pas les pires. Cet ouvrage permet d'appréhender un moment culturel auquel on n'assiste pas régulièrement : l'apparition et la floraison d'une forme artistique. Le rapport du cinéma avec la photographie, la littérature et le théâtre, ses accointances avec le système capitaliste-industriel sont abordés par ses témoins directs, qu'ils soient écrivains, penseurs ou eux-mêmes cinéastes.
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Qu'elle ne fut pas ma surprise d'y trouver un texte de Colette intitulé L'expédition Scott au Cinématographe (1914). Ce film me poursuivait et j'ai donc décidé de communiquer ici les impressions de Colette telles qu'elle les a publiées dans Le Matin du 4 juin 1914 (texte issu deBrunet, A. Colette et le cinéma. Paris, 2004, pp. 286-289 avant d'être repris par Banda, D. et Moure, J., 20008, pp. 322-324.
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"Quand Rigadin fait la noce ou que Ma belle-mère va aux eaux ou qu'un Enfant volé met aux prises, avec un ravisseur cravaté d'écossais, une petite fille de comédie aux yeux de vieille rouée - Paris y court, les murs de la banlieue le crient, la province et l'étranger, reconnaissants, héritent, la semaine qui suit, de ces "films sensationnels".
Mais que Scott et ses compagnons, avant de périr au pôle Sud, recueillent pour le monde habité des images vivantes, des portraits animés d'un pays inconnu, cela fait ici un peu moins de bruit que le dernier ballet étranger - ce n'est pas dire beaucoup. Pourtant un spectacle comme nous avons vu hier soir honore - faut-il écrire réhabilite ? - le "cinéma" que l'on est en train de déconsidérer. Pendant deux heures trop brèves, la merveille de ce temps, le Cinématographe, recouvre sa fraîcheur de miracle, cesse enfin d'être un bon ustensile à vaudeville, à grotesques imbroglios. Un jour, il n'y aura sans doute, pour la jeunesse et l'enfance, plus d'autre méthode d'enseignement que le film. Nous trouvons toutes les leçons dans celui d'hier soir. La voix blanche d'un récitant lit, brièvement, froidement, le plus beau résumé d'une aventure héroïque, ne s'attendrit pas aux privations, aux tortures, à l'agonie de l'expédition Scott, mais l'émotion naît et se propage, sous cette voix monotone et convaincue de croyant, qui laisse tomber les mots fréquents de "Neige... perdus... infranchissable... mort... honneur...". L'émotion, ai-je dit, non la tristesse. Tant de beautés terrestres, fussent-elles désolées, enchantent, et tant de courage, fût-il à la fin foudroyé, engendre l'enthousiasme. Et que de voyageurs assis, de vagabonds enchaînés se penchaient hier, comme moi, vers l'eau salée, mordante et sombre, qui berçait les pavés de glace concassés par l'étrave du navire ! Savoir comment vole la neige par quarante degrés de froid, toucher le duvet du poussin pingouin qui vient de crever son oeuf... La démarche des pingouins, leurs gestes de petits notaires ventrus aux bras courts, leur familiale douceur, le velours mouillé et à demi gelé qui vêt la mère phoque, au corps en olive, et son petit qui tète, cela est à nous maintenant, cela est en nous, et aussi l'image surprenante du morse qui taille, de ses dents, les degrés de son débarcadère sur une rive de glace... Nous savons comment niche et couve la mouette antarctique, palpitante à peine sous les yeux de l'homme qui l'observait. Nous n'oublierons plus que la bête ingénue, la bête qui n'a pas encore souffert de l'homme, l'affronte familièrement, l'interroge, le traite en égal, sur ces rivages sans sable et sans terre, comme dans un âpre Paradis terrestre...
Le volcan Erebus, dont cinquante paire d'yeux humains n'ont certes pu contempler la cime ébréchée, nous goûtons ce privilège de posséder dans une pourpre rose, sa fumée couchée sous le vent du Pôle... Cette fumée rose et noire, cette image menaçante et magnifique, il a fallu, pour qu'elle vienne jusqu'ici, que des hommes - ceux-là qu'on nous montre noirs de froid, le visage pelé par places - partent, pris de la curiosité mortelle, de l'orgueil des "découvreurs". Il a fallu que l'un, immobile pendant neuf heures dans un sac de renne, attende le morse joueur qui plongeait, émergeait, replongeait et montrait sous l'eau durcie ses beaux yeux de chien... Cet autre s'ensevelissait sous la tempête de neige qui couvrait aussi les nids d'oiseaux... Un troisième, un quatrième, cependant, dressaient la tente, fondaient ensemble la neige, le bouillon et le cacao congelés, cuisaient la viande des chiens de traîneaux, le sang sec pour les poneys...
Il a fallu que Scott, à la longue figure aventureuse et sage, s'éloigne sur le désert blanc, lentement, la main à la bride de son cheval, en envoyant - vers qui ? vers nous ? - un suprême, un inestimable geste d'"au revoir"... Il a fallu qu'il périsse, avec tous ceux-là dont les joues crevassées rient encore sur l'écran, et que jusque dans la mort, en préservant les films, les clichés, les manuscrits, ils n'aient songé qu'à nous - nous, leur gloire."
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1 commentaire:

Jean Dezert a dit…

Les pingouins décrits par Colette sont bien entendu des manchots...