vendredi 13 juin 2014

Vers les cimes (44)



De courts textes comme autant de coups de boule, d'éclats de rire nerveux, de cailloux dans la chaussure du bien rangé. Voilà ce que l'on trouve dans les très beaux recueils Précipité et Les grandes manœuvres de Julien Grandjean, tous deux publiés par L'arbre vengeur en 2007 et 2010. L'auteur y cite Walser et Beckett en exergue, on y renifle du Michaux aussi, et ça fait une fichue belle famille. En guise de partage et d'incitation à le lire, on livre ci-dessous le texte Pudeur, issu du recueil Précipité (pp. 9-10).
Il serait absurde de passer sous silence que Julien Grandjean est également musicien sous le nom de Krotz Strüder. Ses chansons de folk blues lorrain, intrigantes et frissonnantes, s'avèrent vite indispensables. Et puis, il a mis en musique Je suis né dans un port de Jean de La Ville de Mirmont, et ça, on ne peut bien entendu pas y résister... Et pas seulement pour des raisons généalogiques.

"Pudeur

J'étais autrefois bien violent. Certes, je dormais si profondément, à cette époque, que rien n'eût pu me tirer du sommeil. Quelles nuits délicieuses n'ai-je pas passé alors, loin de tout tapage ! Mais à peine avais-je ouvert les yeux que des démangeaisons, déjà, me prenaient par tout le corps. Bon sang, il fallait que je cogne ! Impossible de garder le lit, ou de repousser la rage qui s'installait - comme je regrettais l'oubli du sommeil ! -, il fallait que je me lève, ou plutôt, que je saute au bas du lit, les poings et les mâchoires irrésistiblement serrés, la bouche tordue du pli de la haine. Contre qui ? Et pourquoi ? Il fallait que je tape ! Il fallait que je cogne ! Toute ma personne protestait, criait à la panique, mais mon cri demeurait muet et rebondissait comme une balle molle sur la sèche réalité des faits. De toute évidence la marée de la violence montait, qui n'allait pas tarder à m'emporter. 
Impossible alors d'aller et de venir librement, mais poussé de droite et de gauche par de grandes paluches de haine. Impossible de se saisir d'un bol sans l'envoyer dans le mur, d'une cigarette sans la froisser rageusement. Impossible de décider, et de conduire le geste le plus simple jusqu'à son terme. Des secousses folles, des crispations hirsutes, des tremblements contraires m'en empêchaient. Mes doigts de pied, refusant soudain d'obéir, tentaient frénétiquement de s'enrouler sur eux-mêmes, des muscles insoupçonnés se bandaient convulsivement, déclenchant d'improbables moulinets des bras qui bêtement baffaient l'espace. Impossible d'écoper, impossible d'éponger : oui, il fallait que je cogne, trouver quelqu'un et lui taper sur la gueule, me déchaîner sauvagement sur le premier corps venu. Ainsi mon père, ainsi ma mère. Ainsi quiconque aux alentours de mes réveils.
De fait, peu à peu, j'appris à reconnaître cette violence, à la comprendre - et même : à la démasquer. Certes, je cognais... je cognais, mais il faut bien reconnaître que j'aurais voulu mordre. Mordre ? La pudeur m'en empêchait ! Plus je cognais, et plus je voulais mordre ! Plus ma pudeur se faisait dure, inflexible, inviolable, et plus je me déchaînais à grands coups de poings, secs et répétés. Mordre ! Mordre ! Mordre ! - voilà ce qui m'aurait plu. Je l'ai dit, j'ai bien changé : à présent c'est la douceur qui me cueille au réveil. Mais je ne regrette rien. Il fallait que ça sorte, voilà tout."

2 commentaires:

alr a dit…

Incitation à le lire : décidément, après l'envoi, tu fais mouche. Je sors ma liasse de commande

Jean Dezert a dit…

Bonne réaction !