mardi 1 septembre 2009

Art hantologique

Félix Nadar, Pierrot photographe, 1854, épreuve sur papier salé, 0.286 x 0.21 cm, Paris, Musée d'Orsay.
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Je suis piètre photographe, mais comme tout le monde, j'ai parfois envie de faire des progrès et de réaliser de beaux "clichés". Ma lecture récente de la collection d'essais Sur la photographie de Susan Sontag (paru une première fois en 1973 et traduit de l'anglais par Philippe Blanchard, réédité en français dans la collection Titres aux éditions Christian Bourgois en 2008) me soulage d'un poids (assez relatif j'en conviens) et me donne envie de ranger définitivement l'appareil photo au grenier. En effet, le premier texte, Dans la caverne de Platon, décrit dans une langue didactique et avec une volonté manifeste d'en découdre les implications éthique et idéologique de l'acte de la photographie. La théorisation précise et aiguisée de l'auteur affecte tous les champs possibles : photographies issues des cadres familial, journalistique et artisitique. Que l'on soit d'accord ou non avec elles, les nombreuses propositions de Susan Sontag donnent à réfléchir sur l'essence même d'un médium rarement critiqué.
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Extraits :
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p. 23 : "Grâce aux photographies, chaque famille brosse son propre portrait et tient sa propre chronique : portefeuille d'images qui témoignent de sa cohésion. Les activités photographiées importent à peine, pourvu que les photos soient prises et conservées avec amour. La photographie devient un rite de la vie familiale au moment précis où, dans les pays d'Europe et d'Amérique qui s'industrialisent, on taille dans le vif de cette institution. Alors que le noyau familial, cette unité étouffante, se voyait extrait d'une constellation familiale beaucoup plus vaste, la photographie intervint pour pérenniser, réaffirmer de façon symbolique, la continuité menacée et l'étirement aux limites de la vie familiale. Ces traces spectrales que sont les photographies assurent la présence minimale des parents dispersés. L'album d'une famille a en général pour sujet la famille au sens large, et représente souvent tout ce qu'il en reste."
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p. 24 : "Manière de certifier le vécu, prendre des photos est aussi une manière de le refuser, en le limitant à la recherche du photogénique, en le convertissant en image, en "souvenir". Le voyage devient une stratégie dont le but est d'accumuler des photographies. L'activité même de photographier a un effet calmant et atténue le sentiment de désorientation générale que le voyage a toute chance d'exacerber. La plupart des touristes se sentent obligés d'interposer l'appareil photo entre eux et tout ce qu'ils peuvent rencontrer de remarquable. N'étant pas sûrs de savoir comment réagir, ils prennent une photo. Cela donne forme au vécu : on s'arrête, on prend une photo et on repart."
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p. 26 : "Espoirs écrasés, extravagances de jeunes, guerres coloniales et sports d'hiver, c'est tout un : l'appareil photo les met tous à égalité. L'activité photographique a institué une relation de voyeurisme chronique avec le monde, qui nivelle la signification de tous les évènements."
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p. 32 : "Nous sommes à présent en plein dans une époque nostalgique, et les photographies contribuent activement à promouvoir la nostalgie. La photographie est un art élégiaque, un art crépusculaire. Par la seule vertu de la photographie, l'aile du pathétique effleure presque tous les sujets. Un sujet laid ou grotesque peut être émouvant, du fait de la dignité que lui a conférée l'attention du photographe. Un beau sujet peut cristalliser la tristesse, du fait de son vieillissement, de sa dégradation ou de sa disparition. Toutes les photos sont des memento mori. Prendre une photo, c'est s'associer à la condition mortelle, vulnérable, instable d'une autre être (ou d'une autre chose). C'est précisément en découpant cet instant et en le fixant que toutes les photographies témoignent de l'oeuvre de dissolution incessante du temps."
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p. 38 : "Souffrir est une chose ; vivre avec les photographies de la souffrance en est une autre, et cela ne renforce pas nécessairement la conscience ni la capacité de compassion. Cela peut aussi les corrompre. La première image de cette espèce que l'on voit ouvre la route à d'autres images, et encore à d'autres. Les images paralysent. Les images anesthésient. Un évènement connu par des photographies acquiert un surcroît de réalité qu'il n'aurait pas eu sans elles : pensons à la guerre du Vietnam. (...) Mais aussi, après que ces images ont été imposées à notre vue de façon répétée, il perd de sa réalité."
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2 commentaires:

Dim's the Pim's a dit…

Le rapport particulier qu'entretient le photographe avec le monde qu'il perçoit, tel que décrit dans le deuxième extrait cité du livre de Susan Sontag, me semble tout à fait typique de l'imaginaire sociale qui domine actuellement en Occident.

Selon le penseur Cornelius Castoriadis, ce qui constitue un des "signifiant maître" du capitalisme et dont une certaine fétichisation des objets technologiques n'est qu'un des exemples les plus flagrant, c'est un culte voué à la rationalisation pure, celle-ci appliquée dans tout les domaines de vie étant sensée accroître sans limite le potentiel de maitrise de l'homme moderne sur lui-même et son environnement. Le hic c'est que cette recherche s'avéra toujours stérile car comme le dit Castoriadis: "Il s'agit d'une pseudo rationalité en ce qu'elle est totalement arbitraire quant à ses fins ultimes et se pose le plus souvent elle même comme fin en soi, visant ainsi une FORME rationnelle vide de sens".
Pour prendre un exemple, l'efficacité parfaite d'une usine de "sextoys" rendue possible par le maîtrise de tous ses paramètres ne nous renseignera jamais sur l'intérêt de distribuer ceux-ci dans les écoles ou d'en conseiller un usage limité à dix minutes par jour.

Ce commentaire me semble tout à fait coller à la pratique photographique actuelle. Face à un beau paysage dans un village "typique", on éprouve (ou pas d'ailleurs) une expérience esthétique par essence fugitive, déclenchant un flux de représentations personnelles insaisissables dont les assemblages se font beaucoup plus selon un processus poétique que selon une logique rationnelle. Face à ce vécu brut, Susan Sontag à raison d'écrire que le photographe ne sait comment réagir, il a bien souvent été éduqué (au sens largue) que pour n'accorder d'importance qu'à ce qui peut être nommé, classer et posséder. En ce sens, l'appareil photo va permettre d'objectiver cette expérience, de la "chosifier" en lui fournissant une existence concrète avec valeur d'échange social. Ouf, le photographe est soulagé, son passage dans le village typique a SERVI à quelque chose, son œil a consommé (et grâce à la photo, pourra encore consommé)le beau paysage. Clairement, Le procédé "appareil photo" utilisé ici est parfaitement rationnelle ("combien as tu de millions de pixels sur le tiens?"). Quant à la rationalité des fins poursuivies... Nous avons tous des exemples en tête de répertoire "vacances été 2001" qui croupisse dans les limbes de nos disques durs.

En vous remerciant pour votre attention, bonsoir.

Jean Dezert a dit…

Cher Dim's the Pim's, merci pour cet élément de réflexion et cette piste de lecture. Heureux hasard, car je reviens justement d'une librairie du centre de notre capitale où j'ai manipulé certains ouvrages dudit Castoriadis ("Les carrefours du labyrinthe" si je me souviens bien).
Par ailleurs, j'ai traîné dans le rayon consacré à l'esthétique où des ouvrages de Georges Dibi-Huberman ou de W.J.T. Mitchell ayant "l'image" comme champ de réflexion semblent tout à fait prometteurs. A creuser éventuellement...