mercredi 5 août 2009

A voix basse

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L'année passée, A voix basse, livre d'entretiens de Frank Médioni avec la contrebassiste Joëlle Léandre, est paru aux éditions MF. Le parcours de cette grande musicienne est intéressant à plus d'un titre. De formation classique, elle aura d'abord passé des années à jouer les partitions des autres (du baroque à la musique contemporaine), avant de se lancer dans la composition et l'aventure de l'improvisation. Cela l'aura amenée à jouer dans des orchestres dirigés par Leonard Bernstein, à fréquenter John Cage ou Giacinto Scelsi (qui ont écrit des pièces pour elle), à cotoyer dans le monde entier les plus grandes figures du free jazz et de l'improvisation (la liste est longue : Derek Bailey, Anthony Braxton, George Lewis...), et à collaborer avec les milieux du théâtre et de la danse.
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Il ne s'agit pas exactement d'entretiens, puisque les questions ont été éliminées et les réponses regroupées d'après des thèmes pertinents (Sons/Leçons, Influences/Confluences, Base/Basse, Improvisation/Composition, Nomade/Monade, Sillons/Microsillons, Poétique/Politique). Ce procédé permet de laisser libre cours à la fougue verbale d'une artiste passionnée doublée d'une grande pédagogue. Il faut dire que Joëlle Léandre dirige des ateliers et leçons depuis des années. On apprend beaucoup dans ces textes, sur la contrebassiste, mais aussi, ce qui est peut-être encore plus intéressant, sur la nature de l'improvisation.
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Extrait :
"L'improvisation, c'est une musique qui ne s'écrit pas, elle se joue. Elle se pratique seul ou en groupe. C'est une musique de l'instant, sans crayon ni gomme, une conversation intime d'une mémoire forte et fragile. Chacun son éducation, chacun sa culture. Et puis on apprend la vie. C'est une musique mouvante, en mouvement comme l'homme. Un moment unique et vrai. Tant pis pour les ratages, c'est inclus aussi, cela fait partie du jeu ! C'est une aventure et un partage avec les musiciens, c'est une voyage dans le présent et dans le temps. On joue, chacun, chacune bien différente évidemment, avec sa vie, son histoire, ses goûts, ses choix. L'improvisation, c'est une rencontre précise et précieuse, mais aussi une musique d'individus qui ont choisi leur chemin, leur liberté et qui prennent tous les risques. Bref, je crois que l'improvisation, c'est de la vie. Tout est en vibration. L'improvisation ne se plie pas à la notion d'oeuvre, d'"objet fini", mais se contente du caractère indéterminé de sa structure, par sa durée ou sa forme. Cette rencontre se fait, se défait, elle est fugitive et mobile. C'est du mouvement et du corps. D'ailleurs, toute la musqiue est du mouvement, du flux, de la matière qui se prend et se donne et se jette ; une organisation sonore. Cage parle très bien de ça : "Je n'ai jamais écouté un son sans l'aimer." Oh, que j'aime ça ! Oui, l'improvisation, c'est de la vie. (...) Au fond, je crois que les sons, le travail de l'improvisation, c'est une énergie, une puissance et une immense concentration instrumentale. C'est avant tout une musique instrumentale où corps et tête ne font qu'un. Non pas comme dans la composition où trop souvent la tête, seulement, est le moteur. L'improvisation est une musique de jubilation où la pulsion de vie première est une liberté incarnée. Je ne sais pas qui a dit : "Un vrai improvisateur est quelqu'un qui se prépare à ne pas être préparé." C'est tellement ça, c'est tellement vrai. A ses risques et périls. Ces instants sont uniques. Ils sont fugitifs, vrais dans l'instant même de leur émisssion. Tout est en mouvement. Même les nuages, nous-mêmes, constamment. Nos molécules dansent et s'agitent en permanence."
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Pour plus d'infos sur Joëlle Léandre, voir cette page où sont rassemblées discographie et bibliographie. Ici, ma chronique de son dernier album avec un autre contrebassiste fameux : William Parker. La photographie ci-dessus est de Walter Deixler.
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