Affichage des articles dont le libellé est Gustave Flaubert. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Gustave Flaubert. Afficher tous les articles

lundi 19 mai 2014

Des milliards de pères (7)


J'ai des milliards de pères.
Lui m'apprend à gueuler et à préférer les fous, les enfants et les animaux.

dimanche 7 août 2011

Sur un morceau de poterie, des gouttes de sang

.
.
.
.
.
Le dimanche, on part en voyage avec d'illustres compagnons : Gustave Flaubert et Maxime Du Camp. Lors de leur expédition en Orient en 1849-1851, les deux hommes captent la vie de pays qui sentent encore l'Ailleurs. Ils passent par Malte, l'Egypte, le Liban, la Syrie, la Palestine, Chypre, la Turquie, la Grèce et l'Italie. Une promenade de deux ans ! Maxime Du Camp est accrédité par le ministère de l'Instruction publique afin de documenter les sites archéologiques visités. C'est ainsi qu'il réalise le plus important reportage photographique de son époque. En guise d'exemple, on trouvera ci-dessus quelques-uns des calotypes pris en Egypte. De son côté, Flaubert tient un journal détaillé de ses pérégrinations. Ces notes ont été éditées et comprennent nombre de pépites. Deux extraits ci-dessous :
.
Alors qu'il achève sa visite du site d'Abou Simbel :
"Réflexion : les temples égyptiens m'embêtent profondément. - Est-ce que ça va devenir comme les églises en Bretagne, comme les cascades dans les Pyrénées ? Oh ! la nécessité ! Faire ce qu'il faut faire ; être toujours, selon les circonstances (et quoique la répugnance du moment vous en détourne), comme un jeune homme, comme un voyageur, comme un artiste, comme un fils, comme un citoyen, etc. doit être !"
.
Et ici, à proximité du Caire (et en guise de clin d'œil à Jean Rolin) :
"Des chiens blanchâtres, à tournure de loup, à oreilles pointues, hantent ces puants parages ; ils font des trous dans le sable, nids où ils couchent - carcasses de chameaux, de chevaux et d'ânes ; il y en a qui ont le museau violet de sang caillé, recuit au soleil. Des mères pleines se promènent avec leurs gros ventres ; suivant leur caractère individuel, ils aboient aigrement ou se dérangent pour nous laisser passer. Un chien d'une autre tribu est fort mal accueilli lorsqu'il vient dans une tribu étrangère. Des huppes tigrées et au long bec picorent les vermisseaux entre les côtes de charognes - les côtes du chameau, plates et fortes, ressemblent à des branches de palmier dégarnies de feuilles et courbées. Une caravane de quatorze chameaux passe le long des arcs de l'aqueduc pendant que je suis à guetter des vautours - le grand soleil fait puer les charognes, les chiens roupillent en digérant, ou déchiquettent tranquillement.
Après la chasse aux aigles et aux milans nous avons tiré sur les chiens ; une balle qui tombait près d'eux sur le sable les faisait s'en aller lentement sans courir - nous étions sur un mamelon, eux sur un autre ; tout le vallon compris entre eux et nous était dans l'ombre. Un chien blanc posé au soleil, oreilles droites. Celui que Maxime a blessé à l'épaule s'est tourné en demi-lune, a roulé avec des convulsions par terre, puis s'est en allé... mourir dans son trou, sans doute. A la place où il avait été atteint, nous avons vu une flaque de sang, et une traînée de gouttelettes s'en allait dans la direction de l'abattoir. C'est un enclos, de médiocre grandeur, à trois cents pas de là ; mais il y a cent fois plus de charognes en dehors qu'en dedans, où il n'y a guère que des tripailles et un lac d'immondices. C'est au-delà, entre le mur et la colline qui est derrière, que se voient d'ordinaire le plus de cercles tournoyants d'oiseaux - tout le terrain de ce quartier n'est que monticules de cendre et poteries cassées - sur un morceau de poterie, des gouttes de sang."
.
Ces deux extraits sont issus de l'édition Folio-Gallimard, p. 158 et pp. 111-112.
.
Pour les photos, de haut en bas : Nubie Ibsamboul. Colosse médial, Palais de Karnak. Cour des Buhastites et entrée principale de la salle hypostyle, Nécropole de Thèbes, Grand Temple de Dendérah, Louqsor. Tous ces calotypes sont conservés et ont été numérisés par la BNF.
.

lundi 8 décembre 2008

Naviguer dans le Grand


Ce matin, sans raison précise, je me rappelle ce courrier de Gustave Flaubert à son ami Louis Bouilhet le 30 septembre 1855. A cette date, Flaubert est toujours empétré dans l'écriture de sa Bovary. Ici, il essaie de donner des conseils à son ami, également écrivain.

"Croisset, dimanche, 3 heures [30 septembre 1855].

Causons un peu, mon pauvre vieux. La pluie tombe à torrents, l'air est lourd, les arbres mouillés et déjà jaunes sentent le cadavre. Voilà deux jours que je ne fais que penser à toi et ta désolation ne me sort pas de la tête.

Je me permettrai d'abord de te dire (contrairement à ton opinion) que si jamais j'avais douté de toi, je n'en douterais plus aujourd'hui ; les obstacles que tu rencontres me confirment dans mes idées. Toutes les portes s'ouvriraient si tu étais un homme médiocre. Au lieu d'un drame en cinq actes, à grands effets et à style corsé, présente une comédie "Pompadour, agent de change", et tu verras quelles facilités, quels sourires, quelles complaisances pour l'oeuvre et l'auteur ! Ne sais-tu donc pas que dans ce charmant pays de France on exècre l'originalité ? Nous vivons dans un monde où l'on s'habille de vêtements tout confectionnés. Donc, tant pis pour vous si vous êtes trop grand ; il y a une certaine mesure commune, vous resterez nu. Ouvre l'histoire et si la tienne (ton histoire) n'est pas celle de tous les gens de génie, je consens à être écartelé vif. On ne reconnaît le talent que quand il vous passe sur le ventre et il faut des milliers d'obus pour faire son trou dans la Fortune. J'en appelle à ton orgueil, remets-toi en tête ce que tu as fait, ce que tu rêves, ce que tu peux faire, ce que tu feras, et relève-toi, nom d'un nom, considère-toi avec plus de respect ! et ne me manque pas d'égards, dans ton for intérieur, en doutant d'une intelligence qui n'est pas discutable.

(...)

Mais nous, nous ne profitons de rien. Nous sommes seuls. Seuls, comme le Bédouin dans le désert. Il faut nous couvrir la figure, pour serrer dans nos manteaux et donner tête baissée dans l'ouragan – et toujours, incessamment – jusqu'à notre dernière goutte d'eau, jusqu'à la dernière palpitation de notre coeur. Quand nous mourrons, nous aurons cette consolation d'avoir fait du chemin, et d'avoir navigué dans le Grand.

Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m'étouffent. Il me monte de la m... À la bouche comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir ; j'en veux faire une pâte dont je barbouillerai le dix-neuvième siècle, comme on dore de bouse de vache les pagodes indiennes, et qui sait ? cela durera peut-être ? Il ne faut qu'un rayon de soleil ! l'inspiration d'un moment, la chance d'un sujet !

Allons, Philippe, éveille-toi ! De par l’Odyssée, de par Shakespeare et Rabelais, je te rappelle à l'ordre, c'est-à-dire à la conviction de ta valeur. Allons, mon pauvre vieux, mon roquentin, mon seul confident, mon seul ami, mon seul déversoir, reprends courage, aime-nous mieux que cela. Tâche de traiter les hommes et la vie avec la maestria (style parisien) que tu as en traitant les idées et les phrases.

La Bovary va pianissimo. Tu devrais bien me dire quelle espèce "de monstre" il faut mettre dans la côte du Bois-Guillaume. Faut-il que mon homme ait une dartre au visage, des yeux rouges, une bosse, un nez de moins ? Que ce soit un idiot ou un bancal ? Je suis très perplexe. Diable de père Hugo avec ses culs-de-jatte qui ressemblent à des limaces dans la pluie ! C'est embêtant !

Adieu, écris-moi tous les jours, si tu es triste. Je te répondrai. Donne-toi bien vite, pendant que tu y es, une bosse de désespoir et puis finis-en. Sors-en. Remonte sur ton dada et mène-le à grands coups d'éperon. "Les grandes entreprises réussissent rarement du premier coup." (Oeuvres de Napoléon III. )

Je t'embrasse de toute mon amitié et de toute ma littérature ; à toi, à toi."


La correspondance de Flaubert est disponible en accès libre sur le site de l'Université de Caen.