Pour son ouvrage Les chuchoteurs. Vivre et survivre sous Staline (Denoël, 2009, traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat), l'historien Orlando Figes a utilisé les témoignages oraux de plusieurs centaines de sans-noms (voir liste ci-dessus) et a consulté d'innombrables sources écrites (archives officielles, correspondances, journaux intimes...). Ce travail d'heuristique impose d'emblée le respect par son ampleur, mais aussi et surtout par la manière dont il fait entendre des voix restées muettes durant des décennies. L'objet du livre est de restituer la manière dont le régime stalinien a affecté, pour ne pas dire infecté, la vie privée, les relations de famille, le lien de l'individu à la collectivité. Il ne s'agit pas de faire le récit des péripéties politiciennes, mais de tenter de dresser le portrait, tantôt poignant, tantôt glaçant, de l'Homme russe de 1917 au début du 21e siècle, dans toute sa diversité. Les récits de courage, de résignation, de trahison, de peur le plus souvent, de silence aussi, se succèdent au fil d'un bon millier de pages terrifiantes, qui laissent pantois en même temps qu'admiratif. La rigueur de ce travail de synthèse n'empêche pas Orlando Figes de démontrer un puissant talent de conteur et de faire de ces chuchoteurs nos proches, nos semblables même, pour le meilleur et pour le pire.
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samedi 2 août 2014
Les sans-noms (10)
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mardi 15 juillet 2014
L'usage sonore du monde (27)
Le monde est trop bruyant. Et il fait peur. Mais au final, du bruit et du silence, c'est le second qui gagnera. Et l'éléphant, l'enfant, le lecteur, sera rassuré. C'est peu dire qu'on a beaucoup aimé le très beau Vacarme de Gaëtan Dorémus (Notari, 2014).
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lundi 17 février 2014
Le Peintre (1)
On sait quand tu es mort, mais pas quand tu es né. Les registres témoignant des naissances dans le quartier où vivaient tes parents à la fin du 15e siècle ont été perdus. Empilés afin de servir de cale-porte ou de repose-pieds dans une quelconque cure ? Brûlés lors d'un assaut de la ville au 18e siècle, au 19e siècle, au 20e siècle ? Usés comme torche-culs ? Recyclés ? Entreposés amoureusement dans l'armoire d'un collectionneur jaloux ? Qui sait ?
Tu resteras ainsi un homme sans âge, décédé un jour de janvier 1541 et enterré dans l'église de ton quartier, près du portail ouest. Vieux ou encore jeune, aimé par certains, haï par d'autres, avais-tu toujours l’œil vif et la poigne ferme ? Étais-tu fier de l’œuvre accompli ? As-tu succombé à une longue maladie, te tordant de douleurs que ton ami le médecin (nous en reparlerons de celui-là) ne pouvait soulager ? T'es-tu cassé la pipe sur la glace en faisant le Jacques ? Un assassinat peut-être ? Occis par un voisin furieux, par un coquillard enivré, par une veuve désolée, par un soldat revanchard ? Foudroyé ? Piétiné par un cheval fou ? Déchiqueté par une meute de chiens féraux ? La tête tourne à force d'hypothèses. Mais il faut se résoudre : l'état civil a toujours été muet et tu n'avais pas de biographe.
L'avantage du silence de l'Histoire, c'est de multiplier presque à l'infini les potentialités. Dès lors, le transcripteur a le loisir de se faire tour à tour neutre, contempteur ou laudateur. Mais en ce qui te concerne Le Peintre, cela ne se passera pas de la sorte. J'ai trop longtemps été à ton service. Et il nous faut désormais régler nos comptes.
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jeudi 6 février 2014
Paradigme indiciare (17)
" Un chasseur, du nom de Michael
Hulzögger, raconte un almanach de la région, partit un jour d’été
de l’année 1738 pour la forêt de l’Untersberg. Il ne revint
pas, et ne se montra nulle part ailleurs. On tint finalement qu’il
s’était perdu ou qu’il était tombé d’une paroi rocheuse.
Quelques semaines plus tard, son frère fit dire une messe pour le
disparu, aux communaux où se trouve un pèlerinage aux environs de
la montagne. Or, durant la messe, le chasseur entra dans l’église
pour rendre grâce à Dieu de son retour miraculeux. Mais de ce qui
lui était arrivé, de ce qu’il avait appris dans la montagne, il
ne souffla mot, il resta muet et grave, et déclara qu’il n’y
avait rien à dire de plus que ce qu’avait écrit là-dessus
Lazarus Gitschner : les enfants et petits-enfants ne devaient en
apprendre guère plus. Ce Lazarus Gitschner pourtant n’avait rien
vu qu’une galerie sous le Königsee et l’empereur Frédéric,
devenu fantôme sur le Welserberg, aussi un livre avec des prophéties
et tout ce qui était déjà par ailleurs entré dans les légendes.
Impossible de tirer autre chose du chasseur. Mieux, en pleine
contradiction avec sa nature antérieure, il devint bientôt
complètement muet. L’archevêque Firmian de Salzbourg avait aussi
entendu parler de la disparition et de la réapparition énigmatique
du chasseur, il le fit appeler. Mais Hulzhögger resta tout aussi
muet devant le prince de l’église ; à toutes les questions
il répondait qu’il ne pouvait ni ne devait rien dire de ses
aventures : seule la confession lui était permise. Après la
confession, l’évêque abdiqua sa charge pastorale et se tut
jusqu’à sa fin. Elle ne tarda pas à survenir pour l’un comme
pour l’autre : elle fut paisible, dit-on. "
Extrait de Ernst Bloch, Traces (Spuren), 1930 (1968 pour la traduction française chez Gallimard)
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jeudi 3 janvier 2013
Le silence des bêtes
Le silence des bêtes. La philosophie à l'épreuve de l'animalité, la somme d'Elisabeth de Fontenay initialement parue en 1998 est enfin rééditée en poche ce jour. On en trouve une recension ici. On peut également lire là un entretien avec la philosophe paru en 2000 dans la revue Vacarme. Et ci-dessous, la présentation de l'éditeur.
"L'Antiquité fut en quelque sorte un âge d'or pour les bêtes. Car si les
hommes offraient des animaux en sacrifice à Dieu, aux dieux, ils
s'accordaient sur leur statut d'êtres animés et avaient pour elles de la
considération. Certes, bien des questions demeuraient ouvertes, et les
philosophes de ce temps ne manquèrent pas de s'entredéchirer en tentant
d'y répondre. Les animaux pensent-ils ? Sont-ils doués de raison ?
Ont-ils la même sensibilité que nous ? Faut-il s'interdire de les manger
? Mais pourquoi donc restent-ils silencieux ? Depuis que Dieu s'est fait
homme, que le Christ s'est offert en sacrifice tel un agneau,
c'est-à-dire depuis l'ère chrétienne, la condition de l'animal a
radicalement changé. Désormais les philosophes se préoccupent surtout de
verrouiller le propre de l'homme et de ressasser les traits qui le
différencient des autres vivants, lesquels sont considérés comme des
êtres négligeables : tenus pour des machines (Descartes) et à l'occasion
comparés à des pommes de terre (Kant). Des hommes d'esprit et de coeur
font bien sûr exception, au XVIIIe siècle surtout. A leur suite,
Michelet dénoncera prophétiquement l'injustice faite aux animaux et
annoncera que c'est compromettre la démocratie que de les persécuter. Au
XXe siècle, une certaine littérature vient renforcer de nouveaux
courants philosophiques pour rappeler que la manière dont nous regardons
les bêtes n'est pas sans rapport avec la façon dont sont traités
quelques-uns d'entre nous, ceux que l'on déshumanise par le racisme,
ceux qui, du fait de l'infirmité, de la maladie, de la vieillesse, du
trouble mental, ne sont pas conformes à l'idéal dominant de la
conscience de soi. Ce livre expose avec clarté la façon dont les
diverses traditions philosophiques occidentales, des Présocratiques à
Derrida, ont abordé l'énigme de l'animalité, révélant par là même le
regard que chacune d'elle porte sur l'humanité. C'est pourquoi on peut
le lire aussi comme une autre histoire de la philosophie."
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mercredi 20 janvier 2010
Blocs de conscience
.Depuis quelques jours, je dévore un magnifique ouvrage qui devrait intéresser tous les aficionados de musique exploratrice. Blocks of Consciousness and the Unbroken Continuum a été édité par Brian Marley et Mark Wastell et publié par l'excellent disquaire Sound 323. Le livre contient divers articles de musiciens et/ou thérociens : Dan Warburton, David Toop, Jean-Luc Guionnet... L'objectif est de donner un aperçu des développements significatifs en matière de musique aventureuse depuis quelques années. A plusieurs endroits, les auteurs suggèrent que ce ne sont pas spécialement les techniques qui ont évolué, mais plutôt la perception de l'auditeur, qu'il soit musicien ou pas. Ce glissement de considération de ce qui est musical ou pas, de ce qui est écoutable ou pas, explique en partie l'essor des musiques concrète et anecdotique ou du field recording. La faveur d'une esthétique minimaliste ou réductionniste pourrait également être liée à ce changement de perspective. Cette "révolution" est étudiée à travers le prisme du fameux 4'33'' de John Cage dans un texte passionnant de Brian Marley.
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Ailleurs, c'est à une véritable critique des concepts d'improvisation, idiomatique ou non, de composition et de composition instantanée que se livre Dan Warburton. Le livre comprend en outre des articles se penchant sur l'oeuvre d'artistes précis (The Necks, Sachiko M...) et est parsemé d'interventions de musiciens (Mattin, Otomo Yoshihide, Steve Roden, Angharad Davies pour n'en citer que quelques-uns) répondant à la question du harpiste Rhodri Davies : What are you doing with your music ? La réaction peut-être la plus fascinante est celle de Lee Patterson, qui élabore toute une théorie de l'acte musical reposant sur son expérience d'écoute de micro-évènements quotidiens, la cuisson d'un oeuf par exemple.
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L'intérêt de l'ouvrage réside enfin dans sa mise en page et dans son illustration (par Damien Beaton), abstraite, organique et évolutive. Qu'ajouter si ce n'est qu'un DVD comprenant de belles séquences (filmées par David Reid) de concerts de John Butcher, Nmperign, Keith Rowe et bien d'autres l'accompagne ? Un très beau Status Quaestionis pour une musique qui interroge, fait du lien et va de l'avant.
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