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mardi 12 août 2014

Le terril (18)


Plutôt que d''exploser les vitres avec le nouveau grille-pain, je serre les dents, j'enfile mes grolles et je grimpe. Mais ce jour, la hauteur et le soleil sont de bien pauvres remèdes. Alors que gaucho porteur de bolas en devenir, je fais tournoyer mon pauvre toaster au bout de sa prise, je reçois ce message d''un camarade au travail dans la steppe mongole : "Super, merci pour les news. Ici, ça roule. Campement en partie démoli par tempête mais réparé. Ai entendu des loups chanter aux premières lueurs. Bises à tous." Et l'espace grandit, je respire enfin et retourne à mes propres aventures : éviter les ronces et les orties, relever les laissées de renard, repérer au loin les hommes de forte corpulence qui promènent leur chien et me cacher, compter mes propres pas. Fuir et sourire.
En avant.

mercredi 2 octobre 2013

Paradigme indiciaire (12)


On a fort apprécié un excellent reportage écrit par Baptiste Morizot et intitulé Sur la piste du loup (paru dans le Philosophie Magazine du mois de septembre et lisible ici). Dans ce texte, le philosophe raconte comment il est parti dans les Cévennes en quête des traces de l'animal en compagnie d'Antoine Nochy, spécialiste du retour du loup en France. Il y est question, entre autres, de "chasse au réel", de "pièges à traces" ou encore d'"hétérophénoménologie". Concernant les problèmes bien connus occasionnés par la coexistence du loup et de l'homme au sein d'un même territoire, l'auteur élabore le personnage conceptuel du "diplomate-garou" censé favoriser une réelle cohabitation, voie médiane entre les partisans de la décimation (les éleveurs) et ceux de la sanctuarisation (les écologistes). 
Ci-dessous, deux extraits de l'article, à lire dans l'idéal en entier.
(et pour les chaussures ci-dessus : oui, hélas...) 

"Penser comme un loup
Aldo Leopold, dans son Almanach d’un comté des sables (1949), ouvrage pionnier de l’éthique de la terre, a formulé cette présence invisible : « Seul l’indécrottable peut ignorer la présence des loups, ou le fait que les montagnes ont une opinion personnelle à leur égard. » Vivant l’époque de l’extermination du loup dans l’Ouest américain, il avait saisi dans sa complexité écologique les effets de sa disparition : « Je soupçonne à présent que, de même qu’une harde de cerfs vit dans une peur mortelle du loup, la montagne vit dans une peur mortelle du cerf. Et avec plus de raison, parce qu’un cerf mâle pris par les loups sera remplacé en trois ans, mais un mont dénudé par les cerfs ne sera pas remplacé avant des décennies. De même avec les vaches. Le vacher qui débarrasse son pacage des loups ne se rend pas compte qu’il prend sur lui le travail du loup qui consiste à équilibrer le troupeau en fonction de cette montagne particulière. Il n’a pas appris à penser comme une montagne. » C’est avec ces phrases en tête que nous parcourons les crêtes, à la recherche de ce décentrement intérieur : une révolution copernicienne, depuis un référentiel anthropocentré, jusqu’à une expérience écocentrée.
Nous nous arrêtons pour déjeuner au creux d’un col. À l’horizon s’accumulent des nuages d’orage. Nous avons croisé des traces de canidés ; mais ce qu’on peut extrapoler de leur trajectoire, de leur forme, de leur situation, n’est pas concluant. Alors qu’on dévore une pintade en se léchant les doigts, Antoine explique : « La meilleure définition du tracking, c’est ce que dit Husserl sur le cube. Personne n’a jamais vu un cube en entier en un regard : tu vois ses faces visibles, mais tu projettes les faces cachées. Le problème est de faire exister ce que tu ne vois pas. Tu n’arrives à faire exister ce loup que par ta connaissance de son espèce et ton imagination de comment le vivant se débrouille sur un terrain particulier. Tu dois essayer, de la manière la plus objectivable possible, de faire exister les faces cachées des choses. C’est décisif pour le loup : c’est un animal élusif et ubiquitaire. » Une grêle nous cueille dans les sous-bois, sans prévenir.
La nuit descend avec nous des montagnes : nous rentrons bredouilles à l’oustaou, la maison fortifiée, rêvant des silhouettes de loup derrière chaque buisson, chaque pensée. Prouver l’existence du loup semble ce soir aussi ardu que prouver l’existence de Dieu. Mais le loup laisse quelques empreintes."

"Nous arpentons la piste, cherchant les pièges naturels pour les traces que sont les zones argileuses – au bout du regard, les crêtes sont splendides, mais nous n’avons d’yeux que pour les flaques de boue. Oui, nous chassons, mais pas le loup. Plutôt une Idée du loup, son essence mobile et bigarrée : ses manières d’aller, de vouloir, de faire territoire. Doug Smith, mentor d’Antoine et responsable de la réintroduction du loup à Yellowstone, la décrit en trois mots, que chaque être décline à sa façon : « social, travel and kill » (« socialiser, voyager et tuer »).
Mais cette chasse à l’Idée laisse sa proie intacte. Ici, l’intuition de Nietzsche concernant l’origine de la quête de connaissance devient manifeste. Elle ne constitue pas une recherche abstraite et désintéressée de savoir. Dans une perspective généalogique, la pensée apparaît bien plutôt comme une continuation de la prédation : pister et traquer les phénomènes. Mais c’est une continuation sublimée, c’est-à-dire séparée de sa violence et de sa létalité initiales, ce qui inverse son rapport à la proie. C’est une « chasse au réel » qui ne tue pas, mais exalte la proie, la rehausse d’être connue de manière plus complexe, plus subtile – plus vivante."

jeudi 19 septembre 2013

De la musique à faire fuir les loups


Où l'on apprend que pour se garantir des attaques de loups, on a parfois usé de moyens de protection aléatoires... comme :

"Faire du bruit : du violon aux sabots

Dans le contexte de détestation de l'animal qui marquait l'époque de Buffon, un spécialiste de l'élevage du mouton comme l'abbé Carlier n'hésitait pas à écrire que cet "animal est tellement ennemi de l'harmonie que le son des instruments le fait fuir". Et de rapporter, dès 1770, l'histoire du violoneux à laquelle le XIXe siècle allait assurer, dans bien des provinces de France, une large fortune, avec les variantes du cru :

"Nous avons ouï raconter d'un ménestrier de village qu'ayant trouvé à sa rencontre deux loups mâtins - c'est-à-dire des loups charognards -, il leur avait donné quelques petites provisions qu'il rapportait d'une noce. Les loups, ayant tout dévoré, le menaçaient encore. Le ménétrier, auquel il ne restait que son violon, leur joua un air qui mit ces animaux en fuite."

Parmi les nombreux témoignages oraux recueillis sur la présence des loups, la Bourgogne est créditée de la même histoire. Dans les années 1840, sur le chemin de Vitteaux, à Blancey (Côte-d'Or), par la montagne, voici Faraud, un ménétrier réputé qui revenait de noce avec une provision de harengs au cœur d'un hiver. Il regagnait son village dans la neige, par la montagne, à travers bois. Deux ou trois loups l'avisent, décidant de le suivre. Pour les éloigner, Faraud leur lance un, deux puis trois harengs sur lesquels se jettent ces "maigres" bêtes. Mais le pauvre violoneux était toujours rejoint par les loups et sa provision de poissons tirait à sa fin quand il avisa un arbre sur lequel il grimpa. Les loups cernèrent notre homme et, le derrière à terre, n'attendaient que l'instant, selon l'histoire, où tomberait le violoneux. En ce moment critique Faraud eut une idée lumineuse : il prit son violon et se mit à jouer. La musique était si épouvantable que les importuns prirent la fuite. Une quinzaine d'années plus tard, à la Saint-Martin 1855, Faraud fit un émule toujours en Auxois, sur la route de Vaux-les-Grenand. Un manœuvre-vigneron, Alexis Dufour, allait de village en village jouer du violon pour faire danser la jeunesse. Quittant le village de Châteauneuf vers 3 heures du matin pour regagner sa maison à travers la montagne, notre ménétrier rencontre la même mésaventure avec un seul loup cette fois. C'est une brioche de la fête du village qu'il rapportait alors. De morceau en morceau lancé à l'animal, il n'en resta plus une miette. Poursuivi par le loup qui ne s'était pas satisfait du gâteau qu'il avait émietté, Dufour prit le parti de grimper sur un chêne et ne dut son salut qu'à son idée de jouer un air de danse qui fit disparaître l'encombrant visiteur comme une flèche. En Normandie, le même scénario persiste plus longtemps encore puisqu'on le retrouve, d'après Armand Billard (1913-2004), à la date du 5 juillet 1928. Dans une auberge de Rougemontier, dans l'Eure, deux frères rencontrent un violoneux qui revenait d'un mariage terrifié par un loup :

"En traversant eun'bois i'fut surprins de s'aperchever qu'il avait été sieuvit pa'eun loup. Pou'calmi l'animal i'li avait baillé morciau pa'morcé la nourolle qu'i rapportait cheu li. Mais le gâtiau mâqué, le loup sieuvait toujours. Pisd'pus en pus menachant, not'e homme avait eu la présenche d'esprit de saisi s'archet pis de jouer les meilleus morciâs de san repertoire. S'i fallait mouri, autant le faire en musique.
Le loup, brun ha bitué à tieulle sérénade, pris la poud'e d'escampette. Les loups, com'les quins, n'aiment pas biaucoup le son des instruments. Chela leus agache les nerfs." (...)"

Jean-Marc Moriceau, L'homme contre le loup. Une guerre de deux mille ans, Fayard, 2011 (Pluriel, 2013, pp. 135-136).