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jeudi 27 décembre 2012

Portrait au bassin de décantation


"Organiser le pessimisme."

"Il nous est permis de prendre dans notre propre main la volonté, ce fouet, et de la brandir au-dessus de notre tête."

lundi 1 août 2011

Avant-dernières pensées (2)

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On continue la série de textes entamée hier avec un portrait d'Erik Satie par le grand écrivain suisse Charles-Albert Cingria (auteur dont on devrait reparler ici bientôt).
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"Un gramophone de dix-neuf mille francs qui a des sonorités de cathédrale gothique américaine est prêt à partir. La semaine passée, il y avait peu de disques : moins que peu : il n'y en avait qu'un et, à toujours le retourner, nous en étions vite fatigués. Aujourd'hui, nous sommes déjà en présence d'une imposante bibliothèque.
Pour commencer nous revenons néanmoins à celui de la semaine passée, à vrai dire tout à fait charmant - pourquoi lui faire un crime de notre lassitude, oubliée du reste - et nous passons à du substantiel : trois disques de Satie d'une ampleur incommensurable, quoique secs, maritimes, iodés, et avec un fugato furtif et une science qui, de peur de s'étaler, ne produit que des échantillons. Quelquefois même, c'est trop sec, et l'on serait déçu si de salubres éclats de trompette d'aurige ne se bousculaient à ce moment, de concert avec des troncs d'arbres à anche ultragrave, pour imiter un lion de catacombes qui était dès le début, bien qu'on ne l'entendit pas ou à peine, le fin mot de la chose.
Ce n'est donc pas vrai que Satie est mort puisqu'il est là avec nous dans ses grands courants d'air de rampe et les coups dans les planches ! Satie ! Satie ! Ah, que de regrets ! Mais la joie de le sentir debout dans cet appareil, comme quand il sortait du restaurant suédois et qu'il s'inquiétait un peu des heures du retour, car il habitait très loin, près d'un grand aqueduc noir et d'orphelinats divisés par des ruelles où des religieuses passaient, traversaient, ouvraient des portes pauvres avec un grand bruit de clefs luisantes. Une de ces portes était toute convulsée. - "Ouvrez, ouvrez". - C'était une voix d'enfant. - "Ouvrez, il m'étrangle". - "Qu'est-ce que vous faites ?" - "Il m'étrangle". - "Avec quoi ?" - "Avec ses doigts". On ne voyait que des petits aux mollets gris, en tabliers de toile noire verdie. Certains de ces petits étaient beaucoup plus forts que d'autres, assaillaient les religieuses qui roulaient comme des hirondelles extasiées par le froid le long des portiques.
Satie était bien plus haut qu'on ne croit. Il vécut malheureusement dans une époque étouffée par des peintres et des gamins littérateurs où il n'y avait pas la moindre place pour la musique ; et alors il a dû faire comme tant d'autres : il a laissé des papillons s'installer et mourir dans son piano et s'est mis à faire de l'esprit. Il en avait. Ça ne lui a pas été difficile. Je ne connais rien de plus délectable que ses articles dans Philosophie ou d'autres revues de jeunes. Il fut toujours jeune et avec les jeunes et, dans cet appareil, plus que jamais requinqué et debout, il l'est encore. Avant de mourir, c'est-à-dire de ne pas mourir, il dit : "Je veux bien me confesser, mais je veux que ce ne soit qu'à un prêtre communiste". On trouva ce prêtre et, quelque temps après, on le vit au restaurant suédois. Ensuite on ne le revit plus."
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Extrait de Promenades dans Paris dans Aujourd'hui du 12 décembre 1929 (dans Cingria, C.-A., Portraits, L'âge d'homme, 1994, pp. 73-74).
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mercredi 29 avril 2009

Le dernier portrait

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Man Ray, Proust sur son lit de mort, 1922, Paris, Musée d'Orsay.
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Je repense ce matin à la magnifique exposition Le dernier portrait, que j'avais visitée un peu par hasard en 2002 au Musée d'Orsay. Prendre en photo ou peindre le défunt était une pratique courante jusqu'au milieu du 20e siècle. Normalement réservée au cadre familial, la diffusion de ces effigies a parfois été large, par exemple lors de la mort de Napoléon ou de Victor Hugo. Ces images interpellent car, ces dernières décennies en Occident, le contact avec la mort s'est institutionnalisé et hygiénisé. On assiste de moins en moins souvent à l'exposition du défunt à son domicile. D'ailleurs, le plus souvent, les mourrants ne fréquentent même plus les vivants, relégués qu'ils sont aux hôpitaux et chambres des maisons de repos. Cette perte de contact, au moins visuel, avec une des réalités les plus concrètes de notre existence n'est certainement pas sans conséquence, notamment sur la façon dont le deuil est vécu et dont le souvenir du défunt se constitue.
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Rufus Anson, Vieille femme sur son lit de mort, vers 1850, Paris, Musée d'Orsay.
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Ces images de défunts émeuvent et troublent par l'intimité limite qu'elles laissent entrevoir. Ainsi, sur certaines photographies, des enfants décédés sont présentés assis avec leurs habits du dimanche, comme s'ils n'allaient par tarder à se lever et suivre leurs parents à la messe. Cette volonté de "scénarisation" est parfois transcendée par certains artistes que le chagrin conduit à vouloir garder une trace inoubliable de leur proche disparu. C'est sans aucun doute le cas de Claude Monet avec le portrait de sa femme Camille sur son lit de mort en 1879. Le catalogue de l'exposition est toujours disponible.
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Claude Monet, Camille sur son lit de mort, 1879, Paris, Musée d'Orsay.
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