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jeudi 19 mars 2015

Paradigme indiciaire (24)


Dans son essai L'archéologie dans l'Antiquité. Tourisme, lucre et découvertes (Les Belles Lettres, 2014), Robert Turcan interroge notamment la manière dont les antiques envisageaient leur propre antiquité, par le biais de la fouille archéologique. Passionnantes et souvent surprenantes sont les manières dont les fouilles étaient entreprises, suite à des présages, des injonctions divines ou le travail d'animaux détectives. Il faut avouer que cela est bien plus poétique que des fouilles entamées suite à des recherches par SIG ou des travaux de terrassement pour de futurs supermarchés... L'extrait (pp. 88-90) qui suit concerne les découvertes dues aux fantômes et revenants (je ne reproduis pas les appels de notes) :

"Les morts peuvent à l'occasion susciter une fouille.
On connaît la lettre où Pline le Jeune parle d'une maison d'Athènes, vaste et confortable, mais hantée la nuit par un spectre, qui fait retentir ses entraves et ses chaînes de fer. Aussi cette demeure est-elle mise en vente. Mais aucun acquéreur n'ose se présenter, quand le philosophe Athénodore, voyant l'affiche et malgré les mauvais bruits, décide de la louer. Il s'y installe, se fait préparer un lit de travail, des tablettes, un stylet, une lampe, afin de consacrer sa nuit à l'étude. Le cliquetis des chaînes ne le détourne pas de son occupation. Mais le fantôme se rapproche de lui et, lorsqu'Athénodore se retourne, il le voit sur le seuil qui lui fait signe de le suivre. Le philosophe prend donc sa lampe et sort dans la cour, où l'apparition s'évanouit brusquement. Il en marque l'endroit avec des herbes et des feuilles. Le lendemain matin, il se rend auprès des magistrats, leur expose l'affaire et leur conseille de faire défoncer le sol à la place indiquée. On y trouve des os enchainés, restes d'un corps rongé par le temps et la putréfaction. On les inhume rituellement, et désormais la maison n'a plus de visiteur nocturne.
Lucien nous conte une histoire analogue, mais que le narrateur réinvente à sa manière. Le héros en est le pythagoricien Arignôtos et la maison hantée tombe en ruines. Le toit s'effondre et personne n'a l'audace d'en franchir le seuil. Arignôtos se munit de livres égyptiens traitant des revenants. Le "démon" se présente. Il se change en chien, en taureau ou en lion pour terroriser l'hôte, qui s'est accomodé de la chambre la plus vaste des lieux. Mais le philosophe a réservé au démon "la plus effrayante incantation" et l'accule dans le coin d'une pièce obscure. Notant alors l'endroit où le spectre a "sombré", il peut dormir en paix. Le lendemain, il mène ses amis, qui ont tremblé pour lui, là où il a vu disparaître le fantôme. On se met à creuser et, à environ une brasse (1,776 m) de profondeur, on détecte un vieux cadavre dont les os seuls conservaient le schéma d'un corps humain. On leur donne alors une sépulture décente, et désormais la maison cesse d'être infestée."

mardi 17 juin 2014

Les sans-noms (5)






En plus d'offrir des disques renversants (il faudra d'ailleurs bientôt y revenir), le label La Nòvia, en s'intéressant à un répertoire qu'on qualifiera de traditionnel faute de mieux, fait découvrir des figures méconnues. Ainsi de La Baracande, groupe issu de la rencontre de Toad et Basile Brémaud autour des chansons de Virginie Granouillet (1878-1962), dite La Baracande. Les origines de ce surnom ne sont pas certaines. La Baracande, ce serait l'épouse du Barracand, celui qui fabrique et/ou vend du baracan, une grosse étoffe de laine. Cette dentellière de Mans (canton de Vorey en Haute-Loire) est considérée comme une des dernières représentantes des chanteurs auvergnats d'autrefois. C'est à ce titre qu'elle est longuement enregistrée à la fin de sa vie par Jean Dumas (1924-1979), un professeur d'italien pratiquant le collectage des chansons populaires à l'aide d'un magnétophone Stuzzi, dès 1945. Cent-quarante chansons de Virignie Granouillet ont été ainsi captées et sont désormais écoutables en ligne ici, sur le site du patrimoine oral auvergnat. 
Et c'est un trésor. Pour citer cette page : "L’art de Virginie Granouillet est tellement façonné, poli, à force de pratique, qu’on en saisit d’emblée l’essentiel : derrière la voix de la chanteuse, on entend en palimpseste toutes les voix qu’elle a entendues et qui ont chanté avant elle." La chanteuse traditionnelle apparaît ainsi comme un "feuilletage de temps", dont les gestes, le chant, sont bien plus anciens qu'elle (ce sont ceux de sa mère, de sa grand-mère, de son arrière-grand-mère et ainsi de suite). La Baracande est donc bien un "fantôme" au sens où l'entend Georges Didi-Huberman.
Parmi ces morceaux, notre attention a été attirée (grâce à son incroyable interprétation par le groupe La Baracande, de La Nòvia, à écouter ici) par Là-haut là-haut dedans la tour, un sommet de poésie cruelle qu'on dirait issu du fonds des âges (et c'est d'ailleurs plus que probablement le cas - voir les différentes versions, d'origine médiévale, de La fille au roi Louis, La fille du roi dans la tour, La fille du roi Loys...). On peut écouter la version de Virginie Granouillet ici, en voir la fiche descriptive rédigée par Jean Dumas ci-dessus et en lire le texte ci-dessous.

"Là haut là haut dedans la tour
Y a une princesse à mes amours
Elle voulait se marier
Son père voulait l'empêcher

Son père il a dit au geôlier
Mettez ma fille dans la prison
Dans la plus basse de la tour
Qu'elle n'y voit ni nuit ni jour

Mais au bout de sept ans passés
Son père va la visiter
Bonjour ma fille comment ça va
Oh mon papa ça va très mal

J'ai un côté mangé des vers
Mes pieds sont pourris dans les fers
Oh mon papa si vous aviez
Quatre ou cinq sous pour me donnez
Je les donnerai au geôlier
Il me desserrerait mes pieds

Oh oui ma fille nous en avons
Non pas des mille mais des millions
Si tes amours veulent changer
J'ai de l'argent à te donner

Avant de changer mes amours
J'aime mieux périr dans la tour
Dedans la tour tu périras
Dedans la tour tu resteras

Son amant Pierre passe par là
Lui jette une lettre de haut en bas
Il(e) lui a mis pour écrit :
Faites la morte ensevelie

La belle est morte c'est tout dit
Il faut la faire ensevelir
Dans la chapelle de Saint-Louis
Il faut la faire ensevelir

Il avait cent prêtres autant d'abbé
Qui sont venus pour l'enterrer
Son père qui était là dernier
Pleurant sa fille Marion
Qui était morte dans la prison

Arrête prêtre arrête abbé
C'est ma mignonne que vous portez
C'est ma mignonne que vous portez
Morte ou en vie j'veux lui parler

Il n'a coupé le drap de lin
Avec un couteau d'argent fin
Et son amant lui ayant sourit
La belle s'est mise à rire"


jeudi 6 février 2014

Paradigme indiciare (17)


" Un chasseur, du nom de Michael Hulzögger, raconte un almanach de la région, partit un jour d’été de l’année 1738 pour la forêt de l’Untersberg. Il ne revint pas, et ne se montra nulle part ailleurs. On tint finalement qu’il s’était perdu ou qu’il était tombé d’une paroi rocheuse. Quelques semaines plus tard, son frère fit dire une messe pour le disparu, aux communaux où se trouve un pèlerinage aux environs de la montagne. Or, durant la messe, le chasseur entra dans l’église pour rendre grâce à Dieu de son retour miraculeux. Mais de ce qui lui était arrivé, de ce qu’il avait appris dans la montagne, il ne souffla mot, il resta muet et grave, et déclara qu’il n’y avait rien à dire de plus que ce qu’avait écrit là-dessus Lazarus Gitschner : les enfants et petits-enfants ne devaient en apprendre guère plus. Ce Lazarus Gitschner pourtant n’avait rien vu qu’une galerie sous le Königsee et l’empereur Frédéric, devenu fantôme sur le Welserberg, aussi un livre avec des prophéties et tout ce qui était déjà par ailleurs entré dans les légendes. Impossible de tirer autre chose du chasseur. Mieux, en pleine contradiction avec sa nature antérieure, il devint bientôt complètement muet. L’archevêque Firmian de Salzbourg avait aussi entendu parler de la disparition et de la réapparition énigmatique du chasseur, il le fit appeler. Mais Hulzhögger resta tout aussi muet devant le prince de l’église ; à toutes les questions il répondait qu’il ne pouvait ni ne devait rien dire de ses aventures : seule la confession lui était permise. Après la confession, l’évêque abdiqua sa charge pastorale et se tut jusqu’à sa fin. Elle ne tarda pas à survenir pour l’un comme pour l’autre : elle fut paisible, dit-on. " 

Extrait de Ernst Bloch, Traces (Spuren), 1930 (1968 pour la traduction française chez Gallimard)
 

mercredi 29 janvier 2014

Le terril (11)


Les pentes du terril sont escarpées et lorsque j'y glisse, j'ai rarement l'occasion de me rattraper aux nuages. Quand mon équilibre et la gravité se disputent de la sorte, je commence toujours par jouir de cette perte de repères, momentanée et aveuglante. Ça y est, ma carcasse s'envole : seuls les avions et les oiseaux aventureux auront désormais le loisir de détailler ma calvitie gloutonne. Hélas, le rêve n'a qu'un temps. La chute et ces ronces avides de mes lèvres, ces briques qui veulent rebâtir sur mes fossettes. Mais tout cela n'est rien. Le pire, ce sont les outrages infligés à mes molaires et autres incisives, à ces dents qui me rappellent tous les jours que je suis et terminerai squelette. Quiconque a une bouche le sait, une chambre pulpaire n'est pas une chambre nuptiale, c'est une fournaise. Et l'émail censé la contenir, forteresse blanche de pacotille, n'est le plus souvent qu'une couverture élimée, un maquillage de clown triste, un dépôt de déchets dans un jardin de maison en ruines. Ce matin en quittant le dentiste, une nouvelle radiographie m'enseigne une évidence : ma bouche est une contrée de terrils. Creusement, extraction, tarissement, abandon... Tout y est, si ce n'est que mes dents caressent rarement l'horizon. Et il reste à trouver à qui a profité l'exploitation du minerai... 
Pour reprendre la dédicace de Richard Copans dans son très beau film Racines, ce texte (et la totalité de ce blog peut-être) "est dédié à ceux qui ont mal aux dents, aux chasseurs de fantômes, à ceux qui changent de lieu et de chance."
En avant.

samedi 18 mai 2013

Vers les cimes (31)


 "Après la mort de Thórólfr l'Estropié, beaucoup de gens trouvèrent qu'il ne faisait pas bon demeurer dehors dès que le soleil était couché. Quand l'été fut passé, on s'aperçut que Thórólfr ne reposait pas en paix. On ne pouvait jamais rester dehors en paix dès que le soleil était couché. En outre, il se fit que les bœufs qui avaient tiré Thórólfr devinrent ensorcelés et que tout le bétail qui s'approchait de la tombe de Thórólfr devenait furieux et meuglait jusqu'à ce qu'il en meure. Le berger de Hvammr revenait souvent de la maison [disant que] Thórólfr l'avait chassé. En automne, à Hvammr il arriva que ni le berger ni les moutons ne revinrent à la maison. Le lendemain matin, on alla les chercher. On découvrit le berger, mort, à peu de distance de la tombe de Thórólfr. Il était tout noir comme du charbon, tous les os brisés. Il fut enterré sous un tas de pierres à côté de Thórólfr. Quant aux moutons qui étaient allés dans la vallée, on en découvrit une partie morts, le reste s'étant enfui dans la montagne : on ne les retrouva jamais. Si les oiseaux se posaient sur la tombe de Thórólfr, ils tombaient morts. Cela atteignit un tel point que personne n'osait plus mener le bétail paître dans la vallée. Souvent, dehors, les gens entendaient de grands rugissements, à Hvammr la nuit. On découvrit également que quelqu'un hantait la salle commune. Quand vint l'hiver, Thórólfr se montra souvent dans la ferme, s'attaquant surtout à la maîtresse de maison. Il en résulta du mal pour beaucoup de gens, et il s'en fallut de peu qu'elle ne devint folle. Finalement, la maîtresse de maison périt de ces maux. Elle fut également transportée en haut du Thórsárdalr et on l'enterra sous un tas de pierres à côté de Thórólfr.
Après cela, les gens s'enfuirent de la ferme. Alors, Thórólfr se mit à hanter tant d'endroits que toutes les fermes de la vallée furent abandonnées. Ses réapparitions atteignirent un tel degré qu'il mit à mort quelques hommes et que les autres s'enfuirent. On aperçut tous les gens qui étaient morts cheminant en compagnie de Thórólfr."
Saga de Snorri le Godi (traduction et édition par Régis Boyer dans Sagas islandaises, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade) p. 265.
Cette saga, intitulée Saga Thórsnesinga, Eyrbyggia ok Álptfrdinga en islandais, rend compte d'évènements passés au Xe siècle. Elle aurait été composée vers 1230.

vendredi 17 mai 2013

La danse des possédés (62)


La page fcbk du groupe Arlt est une vraie mine d'or pour les mélomanes, qu'ils soient hirsutes, possédés, mélancoliques ou tout simplement à la recherche d'un refuge ouvert et généreux. En y passant hier, on a découvert et succombé aux langueurs de la folk délicate de Molly Drake (oui la mère de l'autre) dont une série de morceaux captés dans les années 1950 dans la maison familiale à Far Leys viennent d'être édités par Squirrel Thing Recordings.
Ça s'écoute ici et ça se passe de commentaires.

jeudi 13 octobre 2011

La revenance animale prouve-t-elle l'existence de l'âme animale ?

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On est plongé dans l'essai de Daniel Sangsue intitulé Fantômes, esprits et autres morts-vivants. Essai de pneumatologie littéraire (José Corti, 2011). On copie le passage ci-dessous (pp. 57-58) en pensant à un camarade amateur de fantômes et de dézingue poétique de la gent animale.
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"Animaux fantômes

(...) Ils sont très présents dans les récits populaires et on les retrouve par conséquent chez les auteurs attentifs à ce genre de récits. Par exemple Walter Scott se réfère, dans Peveril du Pic, à "la légende bien connue du chien Mauthe, esprit ou démon", qui hante une église "sous la forme d'un gros mâtin noir à poil long". Dans les Légendes rustiques, George Sand évoque toutes sortes de "bêtes revenates" du Berry : chiens, brebis, pie, "lupeux", et dans Histoire de ma vie, les "apparitions de la grand-bête" qu'elle considère comme appartenant aux hallucinations collectives des "gens de campagne" qui l'ont marquée dans sa jeunesse. elle reproduit le récit d'un sacristain sur des rats censés réincarner des morts : "Il les connaissait tous, il leur avait donné les noms des principaux habitants morts dans le bourg depuis une quarantaine d'années. A chaque nouveau mort, il voyait surgir un nouveau rat qui s'attachait à ses pas et le tourmentait par ses grimaces."
Il existe des animaux revenant en corps, des animaux spectres, etc. et la typologie déclinée à propos des morts-vivants humains peut donc leur être appliquée, du moins en partie. Ainsi, dans "Mademoiselle Cocotte" de Maupassant (1883), on a affaire à une revenance intérieure : la chienne noyée par François quelques mois auparavant et dont il voit la charogne dériver devant lui lors d'une baignade n'est pas une morte-vivante, elle n'est une revenante que pour l'esprit de ce pauvre domestique hanté par le remords."
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On peut en outre livrer une petite anecdote : "La photo ci-dessus à été prise par une photographe amateure, Madame Filson. Présentes sur la photographie, Lady Hehir et sa chienne Tara. Cependant, nous pouvons très facilement distinguer la présence d'un autre chien, donc la tête se retrouve près du postérieur de Tara.
Madame Filson et Lady Hehir ont immédiatement reconnu la chienne terrier Kathal, qui était la compagne de jeux favorite de Tara. Kathal était morte quelques semaines avant la prise de la photographie, et son apparition est du moins, inexplicable. Nous ne pouvons distinguer qu'une tête de chien, très nette qui semble se tenir devant l'objectif. Le négatif d'une photo à été soumise au British College of Psychic Science en 1927, aucun trucage n'a pu être découvert."
Ernest Bozzano, Les apparitions, les pouvoirs inconnus de l'homme, 1978, pp. 30-37.
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