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mardi 26 août 2014

Le peintre (9)


Celles qui crachent dans la soupe, celles qui pendent de la couenne, celles qui regardent fixement le ciel et grincent des dents, celles qui malmènent les chiens des voisins, les empoisonnent même, celles qui ont les jambes bleues et lourdes, celles qui se roulent dans les bogues de marrons, celles qui courent derrière les carrosses, celles qui ne croient plus aux miracles, celles qui chantent le Kyrie avec ferveur, celles qui se grattent le cuir chevelu jusqu'au sang, celles qui pétrissent du matin au soir, celles qui fument par le nez, celles qui se cognent dans les meubles, celles qui voient l'avenir, celles qui roucoulent aux oreilles des enfants, celles qui longent les murs, celles qui se coiffent de plumes, celles qui mâchent le cuir longtemps, celles qui crient au loup, celles qui collectionnent les images de saint Jacques, celles qui viennent du Nord, celles qui ont perdu leur père, celles qui se taisent, celles qui espionnent les hommes d'église, celles qui cachent des branches de céleri sous leur oreiller, celles qui chantent...
Il y en a pour tous les goûts.
Mais pour toi Le Peintre, il n'y en eut qu'une, et son nom était Agnès.

mercredi 16 juillet 2014

Le peintre (8)


Parce que c'était lui, parce que c'était toi. Le Peintre et Le Médecin. A ces deux-là, on a prêté une relation privilégiée qu'un portrait du second par le premier et un possible voisinage attesteraient. Mais une fois de plus, des éléments épars ne sont-ils pas envisagés comme des preuves ? De cette amitié, je n'ai trouvé aucun témoignage. Mais foin de scepticisme, ajoutons quelques mots aux récits brumeux qui composent l'Histoire et admettons cette historiette. Saigner du pif après les mêmes batailles de rue, marcher de front même si c'est dans la boue, rêver, espérer, et toujours ensemble. Puis les chemins bifurquent, il faut grandir, apprendre un métier, lisser sa mise. L'un reste, continue à tourner en rond dans les mêmes rues, et l'autre s'en va, pour étudier, dans une ville proche, puis en Italie. Avec une malle pleine de livres, une longue cape et un chapeau noir, il pense faire le tour du monde. De ce genre d'expérience, on accumule de la vanité pour une vie entière. Les premiers échanges épistolaires, confiants et diserts, peu à peu s'amenuisent. Les aspirations divergent, les liens se distendent, l'autre n'était pas forcément le même. Les kilomètres et les heures gagneraient-ils toujours ? Les années passent et ils se retrouvent, à nouveau voisins, à nouveau camarades, mais raidis. Pour tenter de garder en vie ce souvenir de réciprocité, Le Peintre fixe les traits du Médecin en Savant, pour la postérité. Malgré ce cadeau, le processus suit son cours. Et l'objet a survécu à l'idée. Capitulation, pourriture en bourbier, l'amitié git, le cul sur la tête.
Et amicorum ? Surtout ne pas répondre.

mardi 24 juin 2014

Le peintre (7)


A l'orée de ton siècle, Le Peintre, une ville portuaire voisine devient le centre du monde. Ce n'est pas rien quand même de vivre à proximité d'un tel pôle. Là, les regards et les envies traversent les corps, cheminent de conserve et font s'écrouler les pyramides empoussiérées, les mâts anciens et les tours de guet malades d'horizon bouché. Durant des siècles, des marins ont barboté timidement, mais désormais, ils font la grande boucle. Ils connaissent, arpentent, dénombrent et collectent. Bientôt, ils tourneront en rond, mais en attendant, ils se frottent les mains et pour eux, on monte des grues prêtes à décharger les soutes pleines. Sur les quais, des langues sifflantes et inconnues, des fruits colorés qui donnent mal au ventre, des ors, des hommes tatoués qui se voûtent, des récits de monstres et de tempêtes. Les capitaux circulent, s'accumulent, transforment le désir et la curiosité en convoitise. Des quatre coins du pays affluent des artisans, peintres, orfèvres, tailleurs, prêts à profiter de cette richesse en ce lieu concentrée.  Ainsi de ton père, Le Peintre. Ainsi de ton frère. Leurs ateliers ouvrent bientôt leurs portes à ces marchands et banquiers venus du Sud, du Nord, de l'Est et de l'Ouest. Ton sang s'exportera par le bois couvert d'huile. Mais toi, tu es resté à la maison. Pourquoi n'as-tu pas pris part à cette ruée ? Pourquoi ne pas avoir suivi ce chemin lucratif ? D'autres intérêts, d'autres engagements ? Où devrais-je te surnommer La Pantoufle ?

mercredi 21 mai 2014

Le peintre (6)


Tu marches le long des murailles de la ville. La boue, le vent et la pluie, et malgré tout tu braies comme un âne heureux. Hier, la gilde des peintres t'a reçu parmi ses maîtres. Pour cela, tu n'as pas fait grand-chose, juste un retable pour une quelconque corporation, des cadres dorés, quelques pots-de-vin. Tu es un héritier. Les jurés de la gilde ont examiné les volets peints de ton œuvre et ont fermé les yeux sur quelques maladroites éclaboussures, quelques regards louches, quelques brocards ternes. Désormais, tu pourras ouvrir ton propre atelier, t'établir, produire et vendre, et peut-être, plus tard, transmettre à ton tour le métier. A quoi penses-tu à ce moment charnière de ta vie ? Quelles sont tes aspirations ? De la liberté, la richesse, un destin. Ou rien. Il est difficile, voire impossible, d'imaginer ce qu'un jeune homme attend de la vie à l'orée du 16e siècle. J'aime à penser qu'à ce moment, Le Peintre, tu t'es senti bandit joyeux, insolent et drôle. Mais les cloches ont sonné et tu es rentré chez toi, avec le vent et l'imagination dans le dos.

jeudi 10 avril 2014

Le peintre (5)


Tu as seize ans, Le Peintre, et tu dois bien apprendre un métier. Fils de peintre, tu deviendras peintre. Et ton père de t'emmener à l'atelier pour préparer les couleurs, encoller les panneaux, et nettoyer les pinceaux. Il n'y a pas de débuts modestes, il n'y a que des apprentissages. Fils de, on aurait pu penser que tu jouirais d'une situation privilégiée au sein de l'entreprise paternelle. Mais tu dois bien vite te rendre à l'évidence. Durant quatre ans, tu vas morfler. Ton père, ses apprentis, tes frères même te voient d'un mauvais œil. Ils te feront bouffer de la garance, te jetteront de la poudre d'azurite dans les yeux, te défriseront à l'huile de lin. Et puis aussi, ils t'enfermeront dans la caisse d'une retable à destination du Nord dont tu sortiras, exsangue, après plusieurs jours de cris et de nausées. Et ne mentionnons même pas les savates, coquarts, croche-pieds qui seront ton quotidien de futur maître. Et puis il y a ces soirs où seul, tu termines le nettoyage autour des chevalets. Le soleil passe à travers la fenêtre, te brûle les yeux et toi aussi, malgré tout, tu éprouves de la joie. Et ce leurre de te faire exister, de faire en sorte que l'Histoire soit. Et que je révèle ton calvaire à mon profit. Merci Le Peintre, et prends le bus.

mardi 11 mars 2014

Le peintre (4)


Tes parents font partie de la Confrérie de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, du nom de celle qu'on appelle aussi Notre-Dame de la Miséricorde, Notre-Dame du Soledade, Notre-Dame des Angoisses ou Notre-Dame des Larmes. La fuite en Égypte, la souffrance et la mort d'un fils, le froid de la pierre du tombeau, ce n'était quand même pas une mince affaire. J'aime à penser qu'enfant, ces récits t'ont fait tourner chèvre, que ta foi brûlait et t'étouffait. Ce que tu pensais être le Christ guerroyait en toi. Ton seul jouet en bois, c'était une croix, ton unique jeu de rôle, la Passion. Même ton rire sentait l'eau bénite. Tes frères et sœurs te surnommaient le Petit Prophète. Ils te filaient des claques bien senties, rabrouaient tes ébauches de sermon, écrasaient ces pieds que tu aurais voulu stigmatisés : la morve au nez et la foi ne font pas bon ménage. Un jour, tu as eu la fièvre, et dans ton délire, tu t'es vu Choisi (l'humilité est rarement l'apanage du mystique). Et ta mère soupirait. L'enfance qui a des idées fixes est dangereuse. Tu te voyais en saint Georges, Le Peintre, mais ton dragon avait les naseaux garnis de fleurs.

lundi 3 mars 2014

Le peintre (3)


Nous ne saurons rien de ton enfance. Tes jeux, tes peurs, tes sensations, tes colères et tes joies resteront à jamais inconnus. Ce n'est pas exceptionnel, c'est l'éternel lot du récit des premières années de l'homme. Un enfant ne se raconte pas, il vit. Et dès qu'il a la capacité du recul, qui autorise la narration, il n'est plus un enfant. Il reste au transcripteur les souvenirs, l'imagination et la trahison. Que dire dès lors de cet âge où la turbulence et la parole déraisonnée faisaient loi ? Quelques données contextuelles au mieux, quelques images mensongères sans aucun doute. Des questions, toujours.
Petit, tu respires un air chargé d'odeurs d'huiles, de métaux plus ou moins toxiques et de colles diverses (ton père aussi était peintre). Quand tu rampes jusqu'à la porte, tu vois passer des troupes armées, des religieux en tous genres, des marchands ambulants, quelques mendiants à moitié fous, des animaux aussi. Ils sont immenses et t'effraient. Peut-être t'en souviendras-tu lorsque tu représenteras tous ces ladres à la peau recouverte d'ulcères dans tes œuvres ? As-tu entendu parler de ce que l'on découvrait de l'autre côté de l'Océan - après tout, à quelques années près, tu as le même âge que le Nouveau Monde ? As-tu pressenti que le monde changeait, qu'il ne serait plus jamais le même ? Probablement non. La rumeur de ce loup affamé rôdant aux portes de la ville paraissait suffisamment préoccupante. Qu'avais-tu à faire d'hommes coiffés de plumes, de cannibales, de monstres marins innombrables ? Étais-tu agité, rêveur, fugueur, rieur ? Quelles langues et quels accents entendais-tu dans l'atelier de ce père où des retables immenses étaient conçus pour l'Italie, les Royaumes du Nord même, de lointaines contrées où tu n'irais probablement jamais ? Quels ont été tes premiers mots ? Ton père était-il fier des dessins malhabiles que tu lui présentais ? Étaient-ce des gueules de chevaux rigolards, des profils de chevaliers casqués, déjà de petits Christs joufflus ? 
Chaque instant de ta vie se situant à la jonction de milliards de récits, je pourrais continuer indéfiniment à m'interroger. Une chose pourtant est sûre Le Peintre, tu avais les pieds sales et cornés.

mercredi 19 février 2014

Le peintre (2)


Ta famille n'a pas toujours vécu à la grande ville. Les générations te précédant ont connu les ombrages de forêts immenses, plus loin à l'Est. Au moins depuis le 12e siècle, il y eut des seigneurs et chevaliers rebelles, une répression et leur château détruit par les flammes, tous les ingrédients d'une geste héroïque. Ton nom d'ailleurs évoquait paraît-il un rocher situé sur un sommet entre Trèves et Coblence, axe du monde pour une lignée bientôt chassée de son territoire originel. Parvenus à la cité où tu as grandi, tes aïeux n'avaient plus ni terres, ni titres. Mais on n'efface pas une telle histoire, on la revendique. Envieux de ce passé nobiliaire, fanfaron carriériste, tu as tout entrepris pour restaurer l’ancienne splendeur de ton sang. A ta décharge, ton époque découvre l'Individu, tandis que l'Art commence à se repaître d'égo. Mais quand même, ce blason ridicule que tu apposes sur tes œuvres comme un enfant voulant épater la galerie avec des blagues qu'il ne comprend pas... "d’argent à deux pals de gueules, avec un heaume non couronné, un bourlet et des lambrequins de gueules et d’argent. Le cimier présente une tête de lion entre un vol de gueules et d’argent". Que de belles formules pour un petit écu rouge et blanc ! Mais n'oublie pas Le Peintre, que la tête de lion, ça se porte avant tout au clair de l’œil et non au bout du pinceau.

lundi 17 février 2014

Le Peintre (1)


On sait quand tu es mort, mais pas quand tu es né. Les registres témoignant des naissances dans le quartier où vivaient tes parents à la fin du 15e siècle ont été perdus. Empilés afin de servir de cale-porte ou de repose-pieds dans une quelconque cure ? Brûlés lors d'un assaut de la ville au 18e siècle, au 19e siècle, au 20e siècle ? Usés comme torche-culs ? Recyclés ? Entreposés amoureusement dans l'armoire d'un collectionneur jaloux ? Qui sait ? 
Tu resteras ainsi un homme sans âge, décédé un jour de janvier 1541 et enterré dans l'église de ton quartier, près du portail ouest. Vieux ou encore jeune, aimé par certains, haï par d'autres, avais-tu toujours l’œil vif et la poigne ferme ? Étais-tu fier de l’œuvre accompli ? As-tu succombé à une longue maladie, te tordant de douleurs que ton ami le médecin (nous en reparlerons de celui-là) ne pouvait soulager ? T'es-tu cassé la pipe sur la glace en faisant le Jacques ? Un assassinat peut-être ? Occis par un voisin furieux, par un coquillard enivré, par une veuve désolée, par un soldat revanchard ? Foudroyé ? Piétiné par un cheval fou ? Déchiqueté par une meute de chiens féraux ? La tête tourne à force d'hypothèses. Mais il faut se résoudre : l'état civil a toujours été muet et tu n'avais pas de biographe.
L'avantage du silence de l'Histoire, c'est de multiplier presque à l'infini les potentialités. Dès lors, le transcripteur a le loisir de se faire tour à tour neutre, contempteur ou laudateur. Mais en ce qui te concerne Le Peintre, cela ne se passera pas de la sorte. J'ai trop longtemps été à ton service. Et il nous faut désormais régler nos comptes.