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mardi 6 janvier 2015

Les sans-noms (13)


 
Pendant des décennies, leur musique a été volontairement oubliée, laissée dans les tiroirs, bannie des médias, pour des raisons qui ne sont malheureusement pas trop difficiles à imaginer.... Il se trouve pourtant que les Amérindiens ont dès les années 1960 produit des disques de folk, rock et country, s'appropriant en quelque sorte les instruments/armes des descendants de leurs envahisseurs. Désormais, cette musique est superbement documentée par une compilation indispensable réalisée par Light in the Attic records : Native North America (Vol. 1): Aboriginal Folk, Rock, and Country 1966–1985.  
Et il y a sur ces deux disques de quoi se laisser aller avec le soleil dans les yeux, avec une pile de livres édités par Anarchasis à portée de mains.

saa nagai      dans le vieil âge errant
bike hozhon       sur la piste de la beauté

lundi 5 janvier 2015

Filmer les sans-noms #1


Le tempestaire (1947, 23') et Finis Terrae (1929, 67'), deux poèmes bretons de Jean Epstein, le dimanche 1er février 2015 à 20.30 précises, au Cercle du Laveu à Liège. Bientôt plus d'infos.
Merci à Jérôme et à sa presse pour l'affiche !

mercredi 12 novembre 2014

Les sans-noms (12)


Dans Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill Cody (Actes Sud, 2014, pp. 46-47), Eric Vuillard évoque notamment le passage de la troupe de Buffalo Bill en France, et à Marseille :

"On raconte qu'à Marseille, à l'occasion de cette tournée, un Indien du nom de Feather Man avait fait une mauvaise chute. Les cascadeurs sont soumis à ce genre d'aléas. On l'avait alors transporté à l'hôpital de la Conception. Son mal empira, la troupe dut repartir. Et il resta ainsi, seul, à l'autre bout du monde, incapable de parler ni français ni anglais, en proie à la fièvre et à la douleur. Le 6 janvier, à quatre heures du matin, après une agonie pénible et solitaire, il mourut. On transporta son cadavre au cimetière Saint-Pierre, où il fut enterré carré n°8, tranchée 19, piquet n° 2. Les années passèrent. Personne de réclama le corps. Ses restes furent exhumés et jetés à la fosse commune.
Dans chaque cimetière, il y a une division pour les pauvres, un petit carré mal entretenu, recouvert d'une lourde trappe, sans croix, sans nom, sans rien. Quelquefois, un galet est posé par terre, un bouquet sec, un prénom est tracé à la craie sur le sol, une date. C'est tout. Il n'y a rien de plus émouvant que ces tombes. Ce sont peut-être les tombes de l'humanité. Il faut les aimer beaucoup."

mardi 21 octobre 2014

Les sans-noms (11)



Au sein de la Compagnie F de l'US Marine Corps, William March (ci-dessus, 1893-1954) s'est battu avec les troupes américaines lors de la Première Guerre Mondiale. De cette expérience fondatrice, il a tiré un livre unique, composé de cent treize textes courts, correspondant chacun à une scène issue de la vie de cent treize soldats de la Compagnie K (Company K, traduite de l'américain par Stéphanie Levet, Gallmeister, 2013). La succession de ces brefs récits est chronologique : de l'engagement au retour, parfois jusqu'au souvenir bien plus tardif, en passant évidemment par les tranchées et les combats sur le front. Si l'auteur a inventé ces multiples vies d'anonymes, il s'est évidemment inspiré de son vécu et de celui de ses camarades. Outre par sa prose sèche, efficace et dénuée de lyrisme, le livre vaut par le nombre de points de vue qu'il expose, parfois en les confrontant. Ce sont tour-à-tour l'amoureux, le poète, le fils, mais aussi le cynique, le lâche, l'assassin qui s'expriment, dissemblables mais unis par la boue de Verdun. Ci-dessous, un de ces cent treize textes :

"Soldat Sylvester Wendell

Comme le capitaine Matlock recevait un grand nombre de lettres des parents d'hommes tombés au combat, il a décidé, pour chaque homme mort, d'écrire au membre de sa famille le plus proche, ainsi qu'indiqué dans son livret militaire, et m'a confié la tâche de rassembler pour chacun les faits qui me permettraient de rédiger la lettre de condoléances appropriée.
Assis dans le bureau de la compagnie, j'écrivais donc mes lettres pendant que Steve Waller, l'ordonnance, remplissait son registre de solde. J'attribuais à chaque homme une mort glorieuse, romantique, et des dernières paroles de circonstance, mais après la trentième lettre à peu près, les mensonges que je racontais ont commencé à me donner la nausée. J'ai décidé de dire la vérité dans une des lettres au moins, et voici ce que j'ai écrit : 

Chère Madame,
Votre fils Francis est mort au bois de Belleau pour rien. Vous serez contente d'apprendre qu'au moment de sa mort, il grouillait de vermine et était affaibli par la diarrhée. Ses pieds avaient enflé et pourri, ils puaient. Il vivait comme un animal qui a peur, rongé par le froid et la faim. Puis, le 6 juin, une bille de shrapnel l'a frappé et il est mort lentement dans des souffrances atroces. Vous ne croirez jamais qu'il a pu vivre encore trois heures, mais c'est pourtant ce qu'il a fait. Il a vécu trois heures entières à hurler et jurer tour à tour. Vous comprenez, il n'avait rien à quoi se raccrocher : depuis longtemps il avait compris que toutes ces choses auxquelles vous, sa mère, lui aviez appris à croire sous les mots honneur, courage et patriotisme, n'étaient que des mensonges...

J'ai lu cette partie de la lettre à Steve Waller. Il a écouté jusqu'à ce que j'aie fini, son visage n'exprimait rien. Puis il s'est étiré une ou deux fois.
- Allons voir au cantonnement si on arrive à convaincre la vieille de nous faire une petite douzaine d'oeufs au plat, il a dit.
Je me taisais. Je restais assis devant ma machine à écrire.
- Ces mangeurs de grenouilles, ils battent le monde entier pour les œufs au plat, il a continué... Va savoir comment ils font mais, pour la cuisine, ils sont champions. 
Je me suis levé alors et je me suis mis à rire, et j'ai déchiré la lettre que j'avais écrite. 
- D'accord, Steve, j'ai dit. D'acord, je te suis !"

samedi 2 août 2014

Les sans-noms (10)













Pour son ouvrage Les chuchoteurs. Vivre et survivre sous Staline (Denoël, 2009, traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat), l'historien Orlando Figes a utilisé les témoignages oraux de plusieurs centaines de sans-noms (voir liste ci-dessus) et a consulté d'innombrables sources écrites (archives officielles, correspondances, journaux intimes...). Ce travail d'heuristique impose d'emblée le respect par son ampleur, mais aussi et surtout par la manière dont il fait entendre des voix restées muettes durant des décennies. L'objet du livre est de restituer la manière dont le régime stalinien a affecté, pour ne pas dire infecté, la vie privée, les relations de famille, le lien de l'individu à la collectivité. Il ne s'agit pas de faire le récit des péripéties politiciennes, mais de tenter de dresser le portrait, tantôt poignant, tantôt glaçant, de l'Homme russe de 1917 au début du 21e siècle, dans toute sa diversité. Les récits de courage, de résignation, de trahison, de peur le plus souvent, de silence aussi, se succèdent au fil d'un bon millier de pages terrifiantes, qui laissent pantois en même temps qu'admiratif. La rigueur de ce travail de synthèse n'empêche pas Orlando Figes de démontrer un puissant talent de conteur et de faire de ces chuchoteurs nos proches, nos semblables même, pour le meilleur et pour le pire.

lundi 7 juillet 2014

Les sans-noms (9)

Image de Nanook of the North

« Il est plus difficile d'honorer la mémoire des sans-noms que celle des gens reconnus. A la mémoire des sans-noms est dédiée la construction historique. »
Walter Benjamin, 1940

A la manière dont Walter Benjamin définit le rôle de l'histoire, le cinéma documentaire œuvre depuis ses origines à « honorer la mémoire des sans-noms », des gens de la foule, des anonymes, des ignorés, des opprimés. Dès les premières œuvres des frères Lumière et jusqu'à nos jours, des cinéastes ont en effet travaillé à mettre sur le devant de la scène tous ces figurants de l'histoire. Ils l'ont fait en filmant les ouvriers se pressant à la sortie des usines ou revendiquant leurs droits dans des manifestations, en montrant la vie, parfois rude et éprouvante, des pêcheurs, des soldats ou des paysans, en s'intéressant aux malades et aux parias dans les hôpitaux et les prisons ou encore en transmettant les manières d'être des différents peuples de la terre, qu'ils soient Esquimaux, Papous, Arméniens, Français...
Si on observe l'histoire du cinéma documentaire, on constate que cette volonté de « filmer les sans-noms » est loin d'être périphérique. Elle en est une des constantes principales, comme le montre peut-être la liste ci-dessous, constituée de films indispensables. Bien évidemment partielle et partiale, ouverte au domaine de la fiction, cette sélection pourra être complétée au fur et à mesure des découvertes, conseils et retours de mémoire. Et pour citer quelques écrits qui ont inspiré la réalisation de cette liste, il y a bien évidemment ceux de Jean-Louis Comolli (Voir et pouvoir, Corps et cadre...), de Georges Didi-Huberman (Peuples exposés, peuples figurants en particulier), de Patrick Leboutte (Ces films qui nous regardent. Une approche du cinéma documentaire), la revue Images documentaires ...

·         Auguste et Louis Lumière, La sortie de l'usine Lumière à Lyon, 1895
·         Thomas Reis, Sertões de Mato Grosso, 1913-1914
·         Robert Flaherty, Nanook of the North, 1922
·         Herbert Ponting, The Great White Silence, 1924
·         Merian C. Cooper et Ernest B. Shoedsack, Grass : A Nation Battle for Life, 1925
·         Walter Ruttmann, Berlin, Die Sinfonie der Großstadt, 1927
·         Sergei M. Eisenstein, Старое и новое «Генеральная линия» (La ligne générale), 1929
·         Jean Epstein, Finis terrae, 1929
·         Jean Grémillon, Gardien de phare, 1929
·         John Grierson, Drifters, 1929
·         Robert Siodmak, Menschen am Sonntag, 1930
·         Dziga Vertov, Enthousiasme ou la Symphonie du Donbass, 1930
·         Jean Vigo, A propos de Nice, 1930
·         Manoel de Oliveira, Douro, Faina Fluvial, 1931
·         Luis Buñuel, Las Hurdes, 1933
·         Henri Storck, Misère au Borinage, 1933
·         Basil Wright, Song of Ceylon, 1935
·         Joris Ivens, The Spanish Earth, 1937
·         Marcel Griaule, Pays dogon et Sous les masques noirs, 1938
·         Paul Strand et Leo Hurwitz, Native Land, 1942
·         John Huston, Let There Be Light, 1945
·         Georges Rouquier, Farrebique, 1946
·         Maya Deren, Divine Horsemen. The Living Gods of Haïti, 1947-1981
·         Georges Franju, La sang des bêtes, 1948
·         Giuseppe De Santis, Riso amaro, 1949
·         Roberto Rossellini, Stromboli, 1949
·         Jonas Mekas, Lost, Lost, Lost, 1949-1976
·         Morris Engel, The Little Fugitive, 1953
·         Vittorio De Seta, Le monde perdu (divers films), 1954-1959
·         Alain Resnais, Nuit et brouillard, 1955
·         Jean Rouch, Les maîtres fous, 1955
·         Lionel Rogosin, On the Bowery, 1957
·         Michel Brault et Gilles Groulx, Les Raquetteurs, 1958
·         Karel Reisz, We are the Lambeth Boys, 1959
·         Margot Benacerraf, Araya, 1959
·         Richard Leacock, Primary, 1960
·         Paul Meyer, Déjà s'envole la fleur maigre, 1960
·         Jean Rouch et Edgar Morin, Chronique d'un été, 1960
·         Maurice Pialat, L'amour existe, 1961
·         Luc de Heusch, Les amis du plaisir, 1961
·         Mario Ruspoli, Les inconnus de la terre, 1961 et Regards sur la folie, 1962
·         Pier Paolo Pasolini, La rabbia, 1963
·         Pierre Perrault, Pour la suite du monde, 1963
·         Chris Marker et Pierre Lhomme, Le joli mai, 1963
·         Fernand Deligny, Le moindre geste, 1963-1971
·         Pier Paolo Pasolini, Il Vangelo secondo Matteo, 1964
·         Louis Malle, L'Inde fantôme, 1968
·         Fernando Solanas, La hora de los hornos, 1968
·         Albert Maysles, Salesman, 1969
·         Marcel Ophuls, Le chagrin et la pitié, 1969
·         Groupes Medvedkine, A bientôt, j'espère, 1970
·         Ken Loach, Kes, 1970
·         Eliane de Latour, Comptes et décomptes de la cour, 1970
·         Jean Eustache, Numéro zéro, 1971
·      Shohei Immamura, Mikikanhei O Otte (En suivant ces soldats qui ne sont pas revenus), 1971-1973
·         Artavazd Pelechian, Tarva Yeghanaknère, Vremena goda (Les saisons), 1972
·         Yann Le Masson, Kashima Paradise, 1973
·         Jean-Daniel Pollet, L'ordre, 1973
·         Robert Kramer, Milestones, 1975
·         Agnès Varda, Daguerréotypes, 1975
·         Hailé Gérima, Mirt Sost Shi Amit (La moisson de 3000 ans), 1976
·         António Reis et Margarida Cordeiro, Trás-os-Montes, 1976
·         Jean-Michel Carré, Alertez les bébés, 1978
·         Ermanno Olmi, L'albero degli zoccoli, 1978
·         Georges Perec, Récits d'Ellis Island, 1978-1980
·         Luc Dardenne, Lorsque le bateau de Léon M. Descendit la Meuse..., 1979
·         Raymond Depardon, San Clemente, 1981
·         David MacDougall et Judith MacDougall, A Wife Among Wives, 1981
·         Bob Connolly et Robin Anderson, First Contact, 1983
·         Frederick Wiseman, The Store, 1983
·         Claude Lanzmannn, Shoah, 1985
·         Jean Gaumy, La boucane, 1986
·         Eric Pauwels, Rites de possession en Asie du Sud-Est, 1986
·         Jacqueline Veuve, Les métiers du bois, 1987-1992
·         Abbas Kiarostami, Close-up, 1990
·         Alain Cavalier, Portraits, n° 1 et 2, 1991-1992
·         Dominique Cabrera, Chronique d'une banlieue ordinaire, 1992
·         Claire Simon, Récréations, 1992
·         Chantal Akerman, D'est, 1993
·         Jean-Louis Comolli, La vraie vie (dans les bureaux), 1993
·         Ian Dunlop, Conversations with Dundiwuy Wanambi, 1995
·         Mohsen Makhmalbaf, Salam cinema, 1995
·         Nicolas Philibert, La moindre des choses, 1996
·         Johan van der Keuken, Amsterdam Global Village, 1996
·         Pedro Costa, No Quarto da Vanda, 2000
·         Sergei Loznitsa, Полустанок (L'attente), 2000
·         Iossif Pasternak et Hélène Chatelain, Goulag, 2000.
·         José Luis Guerín, En construcción, 2000-2001
·         Naomi Kawase, きゃからばあ (Dans le silence du monde), 2001
·         Stéphane Breton, Eux et moi, 2001
·         Raymond Depardon, Profils paysans, 2001-2008
·         Rithy Panh, S 21, la machine de mort khmère rouge, 2002
·         David Simon et Ed Burns, The Wire (Sur écoute), 2002-2008.
·         Wang Bing, 铁西区 (A l'ouest des rails), 2003
·         Denis Gheerbrant, La république Marseille, 2006-2007
·         Jia Zhangke, 三峡好人 (Still Life), 2006
·         Emmanuelle Demoris, Mafrouza, 2007-2010
·         Brillante Mendoza, Serbis, 2008
·         Miguel Gomes, Aquele Querido Mês de Agosto, 2008
·         Wang Bing, 无名 (L’homme sans nom), 2009
·         Antoine Boutet, Le plein pays, 2009
·         Bill Morrison, The Miner's Hymn, 2011
.         Peter Snowdon, The Uprising, 2013

samedi 5 juillet 2014

Les sans-noms (8)


"La population des rêves s'affaiblit.
L'origine s'oublie

1872. Dans la grande vision où Élan-Noir trouve son nom il y a le grand-père de l'Ouest, le grand-père du Nord, le grand-père de l'Est, le grand-père du Sud, le grand-père du Ciel, le grand-père de la Terre, douze chevaux noirs, avec des colliers de sabots de bison, douze chevaux blancs entourés d'une troupe d'oies sauvages, douze chevaux alezans, avec des colliers de dents d'élan, douze chevaux fauves, un aigle tacheté, une coupe d'eau, un arc, une baguette fleurie, une pipe sacrée ou calumet, etc.
1919. Dans la vision où Cerf-Boiteux trouve son nom il n'y a plus qu'un arrière-grand-père : le sien. Après quatre jours et quatre nuits passés seul sur la colline, sans eau, sans nourriture, dans la fosse de voyance, il entend certes la voix du peuple des Oiseaux mais il ne voit rien... jusqu'à ce que, dans le brouillard tourbillonnant, une forme se dresse devant lui :
"Je reconnus mon arrière-grand-père, Tahca Ushte, Cerf-Boiteux le vieux chef des Minniconjous. Je pouvais voir le sang s'écouler de sa poitrine, là où un soldat blanc l'avait tué. Je compris que mon arrière-grand-père souhaitait que je prenne son nom. J'en conçus une joie indicible."
1950. Un Indien mexicain :
"Mon nom est Juan Pérez Jolote, parce que ma mère accoucha le jour de la Saint-Jean, patron du village. Pérez Dindon, parce que c'était le nom de mon père. Je ne sais pas comment nos vieux ont fait pour nous donner des noms d'animaux."

1977. Au Canada, un chauffeur de taxi charge, entre Edmonton et Calgary (Alberta) :

Silas Peau-d'Hermine
Franck Piquet-de-Clôture
Rufus Casseur-d'Etalons
Rufus-tire-dans-l'étui
Charlie Couverture
Sadie-n'a-qu'une-blessure
Winnie-l'Oursonne
Ruth-la-Bisonne
Joe-le-Bison
Chef Tom Œil-de-Corbeau
Robert-Louis-Sandra-Coyote
Wilbur Genoux-Jaunes
Suzie Robe-de-Veau
Tom-le-Poney
Fred-la-Bouteille
Hobart-le-Tonnerre
Sam-qu'est-debout-à-la-porte"

Extrait de Partition rouge. Poèmes et chants des Indiens d'Amérique du nord (Introduction, choix et traduction de Florence Delay et Jacques Roubaud), Seuil, 1988. 

jeudi 26 juin 2014

Les sans-noms (7)





On est plongé dans la passionnante anthologie Outsiders. 80 francs-tireurs du rock et de ses environs de Guy Darol (Le Castor Astral, 2014). Ce qu'on aime dans cet ouvrage touffu, c'est moins le choix des artistes envisagés (on y retrouve bien entendu les aimés Moondog, Joe Meek, Tim Buckley, John Jacob Niles, The Monks, Bruce Haack..., mais aussi quantité d'inconnus à découvrir) que la manière dont leur vie est racontée, avec style, passion et érudition. Chaque biographie d'artiste y est en effet envisagée comme une nouvelle "où l'on croise des escrocs, des tueurs en série, des gourous, de faux devins et de vrais illuminés." Et puis des récits qui s'achèvent comme celui-ci, on en redemande : "Hasil Adkins est décédé le 26 avril 2005 dans le mobile home aménagé dans son jardin d'enfant, à l'endroit où il maquillait de rouge sang des poupées dont il tranchait la tête afin de n'être jamais bercé par l'illusion sentimentale."
Ci-dessous, quelques extraits de la fin de la préface, à propos de ces outsiders :

"(...) Si leurs œuvres semblent souvent placées sous le signe de l'art brut, de l'expérimentation sans compromis, de la recherche qui se méfie des simulacres, on peut espérer qu'une baguette de noisetier finira par détecter ces sources sulfureuses. Ce que l'on avait ignoré sera redécouvert, un peu comme un cadeau oublié dans un coin. Sous l'emballage et la poussière, la merveille demeure intacte.
(...) l'outsider n'entend rien aux contraintes, aux objectifs du marché. Il a remplacé le mot consommation par celui de consumation. Les outsiders se brûlent et ils brûlent les étiquettes et les catégories. Ce sont les partisans d'un rock où la vie est un fil au-dessus d'un volcan. Qui miserait sur du feu ?
Les francs-tireurs ont sacrifié toute complaisance au nom de la sincérité. Ce sont d'authentiques chercheurs qui vont contre les vents à la découverte d'un nouveau langage, incendiaire, anarchique. Les conventions sont abolies, comme le beau, l'acceptable, le factice, le musicalement correct. Leur bouillonnement est chaotique, imprévisible et dangereux. Il incarne le geste de l'art qui fait parler la foudre, le cauchemar, la folie, d'autres forces pour communiquer des sons, des rythmes, des résonances, des alliages qui enflamment l'imagination en s'attaquant au règne du mainstream qui demande de répéter la même chose, encore et encore. On ne naît pas outsider, on le devient. C'est ainsi que chacun d'eux tend un miroir rassurant où la différence, l'accident, l'anomalie composent une réalité plus vraie que le spectacle des images où le fiasco n'est pas de mise.
Dans ce temps où la réussite est devenue mot d'ordre - gare à ceux qui tâtonnent hors des pistes balisées -, les outsiders apportent une respiration salubre, l'air devient plus léger. Ils montrent que l'errance et le risque d'échec ne font pas une vie ratée. Leurs trajectoires, qu'elles s'accomplissent dans la joie ou qu'elles mordent la poussière, démentent la définition selon laquelle "ils ne sont pas des nôtres". Ils sont des nôtres, et l'on peut être sûr de se trouver quelques ressemblances avec l'un de ces forcenés que le système, la société, ou tout autre mot, rembarrent dès que l'on cherche à imposer sa discordance et son refus d'agréger le troupeau."