Affichage des articles dont le libellé est ruralité. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est ruralité. Afficher tous les articles

mardi 26 février 2013

Vers les cimes (27)




La première fois qu'on a eu affaire à Pierre Bergounioux, c'était dans le très beau documentaire Le temps des grâces de Dominique Marchais. Dans son bureau, l'écrivain s'exprimait à propos de la fin de la civilisation rurale, un de ses thèmes de prédilection. L'homme nous avait impressionné au point que, peu de temps après, on s'était plongé dans son Carnet de notes (trois volumes publiés par Verdier à ce jour). A plusieurs endroits de ses livres, Bergounioux explique les raisons de cette incroyable entreprise de lutte contre l'oubli qu'est l'écriture de son journal. En voici deux exemples, repris sur le site de Verdier : 

"Le changement d’horizon, la fin d’une époque, c’est à l’échelle des heures, dans le détail de l’expérience personnelle qu’on en prend la mesure.
Ces notes, prises au jour le jour, depuis vingt-cinq ans, accusent avec les progrès de l’âge, l’érosion du bonheur qui avait été donné, pour commencer."

"Pour des raisons qui touchent à mes origines, à ma destinée, j’ai ressenti le besoin d’y voir clair dans cette vie. La littérature m’est apparue comme le mode d’investigation et d’expression le moins inapproprié. Elle est porteuse, comme l’histoire, comme la philosophie, comme les sciences humaines, d’une visée explicative, donc libératrice. Elle peut descendre à des détails que les discours rigoureux ne sauraient prendre en compte parce qu’il n’est de science que du général.
Les notes quotidiennes ne diffèrent pas, dans le principe, de ce que j’ai pu écrire ailleurs. Les autres livres se rapportent aux lieux, aux jours du passé, le Carnet à l’heure qu’il est, au présent."

Alors qu'on continue, fasciné, avide presque, la lecture de ces quelques 3500 pages de prose inquiète, courageuse pourtant, et finalement réconfortante, on explore également les nombreux récits de l'auteur ne relevant pas du genre du journal. Parmi ceux-ci, les courts textes d'Un peu de bleu dans le paysage (Verdier, 2001) nous ont troublé. Ci-dessous, la conclusion (pp. 78-79) d'un de ceux-ci, consacré au plateau limousin de Millevaches :

"Montaigne, qui était un seigneur disert de la riche Aquitaine, dit que philosopher, c'est apprendre à mourir. C'est donc que mourir s'apprend, que nous ne savons pas. Nous devons accéder, pour partir, pour accepter, à une vérité qui nous est d'abord dérobée. Ce long chemin a nom philosophie. J'en connais un autre. Il n'est que de s'engager sur la route tortueuse qui s'élève entre les sapinières. Quand elle débouche sur le plateau, que les arbres, pris de crainte, s'arrêtent, et qu'on voit la bruyère et l'ajonc, le roc, le dôme vertigineux de la nue, qu'on entre dans le silence, on sait. Le sensible est intelligible, l’essence et le phénomène se confondent. On est dispensé des incertitudes et des longueurs de l'étude, des abstractions et du raisonnement, des doutes qui assaillent le penseur méditant, à l'étroit, dans une chambre.
Le granit, qu'on peut toucher du doigt, a mille millions d'années. Le ciel est le même, d'un bleu trop pur, vide et glacé, le silence, éternel. Nous ne sommes jamais, sur cette scène immuable, intemporelle, qu'un accident passager, un émoi négligeable. Cela force l'évidence. Il n'y a pas lieu d'argumenter. Ce serait une erreur, une faiblesse, une dernière concession à la finitude pensive que nous avons reçue en partage, et ça aussi, on le sait.
Nous sommes enclins, faits comme nous le sommes, à regarder notre petit moment, qui est tout ce qu'on ait, tout autrement qu'il n'est. Cette illusion est nécessaire, sans doute. Sans elle, nous n'aurions pas la force d'agir, l'envie de continuer. Il est besoin de croire que nos entreprises et nos desseins, que notre destinée ont quelque fondement, qu'il importe au plus haut point de les accomplir. Mais cette idée qu'on s'est faite, pour vivre, se mue en obstacle lorsque l'heure est venue de partir. On hésite. On répugne à délaisser une affaire que l'on imaginait si grande, qu'on croyait justifiée. La philosophie, en pareille occurrence, peut assurément nous aider. Elle établit, par raison, la nihilité de l'humaine condition. Mais il est bien plus simple, lorsque vient le moment d'être fixé, de gagner la haute lande, drapée de gris et de violet. On voit, d'un coup. On sait. Ce n'est rien. On peut accepter."

dimanche 9 septembre 2012

Mnémotourisme (8)


La lecture de cette brillante synthèse sur La civilisation rurale (écrite en 1972 par l'historien Emmanuel Le Roy Ladurie et rééditée récemment chez Allia) tombe à point. Habité comme on l'était par Le temps des grâces de Dominique Marchais, la trilogie Profils paysans de Raymond Depardon ou encore les films d'Ariane Doublet (rassemblés récemment par les éditions Montparnasse), on souhaitait trouver un contrepoint au sentiment d'achèvement et de perte qu'inspirent nos campagnes. Démographie, habitat, transformation du territoire et relations de pouvoir... Voici quelques points d'accès usés par Le Roy Ladurie pour cerner cette civilisation qui, qu'on le veuille ou non, qu'elle soit morte ou pas, a fondé une part de ce que nous sommes. On en livre ici les quelques dernières phrases, s'achevant sur une note d'espoir, dont on ne sait si elle peut encore être entretenue quarante ans plus tard...

"Depuis 1915-1920, cependant, on assiste à la mort lente, ou du moins à la décrépitude de la "civilisation rurale" qui vient d'être décrite : celle-ci connut son apogée au moment même du plafond démographique de nos campagnes, vers le milieu du XIXe siècle. Son déclin rapide commence surtout vers 1915-1920 : car la guerre de 1914 a exterminé chez nous la jeunesse mâle de villages entiers ; et puis plus "efficace" encore, la technologie industrielle (et agricole) a chassé la main d’œuvre des campagnes vers les villes. Simultanément, les mass media de la presse écrite, de la radio et de la télévision substituent à l'ancien folklore des laboureurs, le folklore plus frappant des bandes dessinées, et de la violence citadine. Les fermiers veulent des réfrigérateurs, et non plus des contes de fée.
On ne doit pas - bien entendu - regretter ces intrusions, car il serait absurde d'affirmer le caractère idyllique de la civilisation rurale (celle-ci était bâtie, on doit le reconnaître, sur la misère du plus grand nombre). La civilisation rurale cependant n'est pas encore décédée de sa belle mort ou de sa laide mort. Elle survit plus ou moins, même aujourd'hui, dans les sociétés surdéveloppées du monde occidental, d'une existence minoritaire et végétative. Elle n'y a peut-être pas dit son dernier mot."