Ces impressions de l'artiste américain Bryan Nash Gill sont à l'échelle 1/1 (par rapport aux sections de troncs d'arbres dont elles gardent l'empreinte). On peut en voir d'autres dans le livre Woodcut. Et si je pouvais en avoir une à mon mur, je serais un ex-apprenti dendrochronologue heureux.
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mardi 19 novembre 2013
Rendre le temps visible
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vendredi 30 août 2013
Vers les cimes (35)
Risque d'éboulement. Cet avertissement semble un préalable idéal à la lecture de la poésie de Denis Rigal. Son recueil Terrestres (édité par Le bruit du temps en 2013) nous accompagne depuis quelques semaines déjà et on a du mal à s'en défaire. Des temps géologiques, des animaux qu'on "reçoit", mais qu'on ne "mérite pas", du désespoir et de la cruauté aussi, des mots pour dire le ressac, les vagues, les "lacs gravides" et la fureur des dieux. Ce sont nos textes-lucioles du moment.
En voici deux exemples :
"En temps de détresse
1 Niemandszeit
Des galets lancés par les vagues ; repris ; relancés ; à force, trouvent moins dur qu'eux ; meulent, érodent, évident ; creusent des flaques, des vasques, des marmites ; des mondes à part, inconçus ; des limbes. Un peuple sans nom s'y assemble ; des faces difformes, des corps austères, des membres grêles, saccadés, triturés, torturés ; concentrés là ; des hiéroglyphes myriapodes qui gigotent ; parfois se fixent un instant, réseau de lignes brisées, illisibles toujours.
Le flot revient, et leur tourment, deux fois par jour ; dénombrés deux fois par jour ; jamais les mêmes, interchangeables ; prélevés, rejetés, au hasard.
Cela se met en place : le décor, le roc, les éboulis, les trous d'eau qui sont des yeux crevés, des contre-lunes. Il suffit d'un millénaire ou deux, un rien dans le temps incolore, dans le temps de personne. En deux millénaires à peine cela advient : le monde a un centre vide, sur quoi tourne une absence. L'homme consulte ses relevés redondants, établit des causalités, remonte à la fiction précédente, qu'il ne reconnait plus ; il essaie d'imaginer la douleur des muets, les paroles des morts ; ses lèvres tremblent ; il songe qu'autrefois, de l'autre côté des mers, il y eut une déesse dont le nom était "Qui-es-tu ?". Elle non plus ne connaissait pas la réponse. Ainsi vint le temps de détresse, le temps de l'homme perdu. Les sages confièrent leurs aphorismes au vent. Ce qui restait de la parole ne répondait plus de rien et nous laissait sans voix, sans signes, au bord de l'étendue où il faut, malgré tout..."
"Chasseur
il gadouille dans les fonds,
patauge dans les fanges ; les ronces
ont des crocs de serpent, des dents
de congre qui mordent au sang, des lianes qui empêchent ;
les bêtes vives en jaillissent
entières, accomplies
dès la première systole
et jamais maculées si dans la boue
soudain la mort les précipite.
l'homme se hausse de peu,
enfin, vers leur monde tacite,
rabat sa prose et son caquet,
éprouve le souffle gris-léger
de la lumière, le jeu des feuilles,
entend les univers lointains qui grondent ;
il y pressent les dévoreurs
sinueux de l'eau glauque,
leurs mille tours,
et la mer blanchie sous le harnais
qui règle son poumon sur les siens,
qui s'enfle, se rapproche,
expire en vrac
à ses pieds
sur le rien."
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mardi 26 mars 2013
Paradigme indiciare (7)
Dans son article fondamental Traces. Racines d'un paradigme indiciaire (disponible en français dans un volume intitulé Mythes emblèmes traces. Morphologie et histoire édité par Verdier. Parution originale : Spie. radici di un paradigma indiziario, 1979), Carlo Ginzburg écrit : "On peut aisément démontrer que le plus grand roman de notre temps - A la recherche du temps perdu - est construit selon un rigoureux paradigme indiciaire."
Bien des années plus tard, ce 19 mars en fait, Ginzburg creuse cette intuition dans une communication donnée au Collège de France (qu'on peut écouter ici) et intitulée L'étranger qui n'est pas de la maison.
Où l'on apprend que l’œuvre et l'historiographie proustiennes ne sont pas étrangères à "l'invention" du paradigme indiciaire... D'ailleurs, l'historien a été à bonne école : sa mère Natalia Ginzburg - romancière et essayiste reconnue - a écrit la première traduction italienne de Du côté de chez Swann en 1946 pour Einaudi. Pour explorer encore les relations de la famille Ginzburg avec la Recherche (et en découvrir le destin hors du commun avant, pendant et après la seconde guerre mondiale), on lira bien vite Les mots de la tribu, récit prometteur de Natalia Ginzburg paru en Italien en 1963 et disponible en Français chez Grasset.
Où l'on apprend que l’œuvre et l'historiographie proustiennes ne sont pas étrangères à "l'invention" du paradigme indiciaire... D'ailleurs, l'historien a été à bonne école : sa mère Natalia Ginzburg - romancière et essayiste reconnue - a écrit la première traduction italienne de Du côté de chez Swann en 1946 pour Einaudi. Pour explorer encore les relations de la famille Ginzburg avec la Recherche (et en découvrir le destin hors du commun avant, pendant et après la seconde guerre mondiale), on lira bien vite Les mots de la tribu, récit prometteur de Natalia Ginzburg paru en Italien en 1963 et disponible en Français chez Grasset.
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mercredi 29 août 2012
La paix règnera sur terre
Dans son récit mélancolique Yucca Mountain, John D'Agata s'intéresse au projet (désormais avorté) de stockage de tous les déchets nucléaires américains sur le seul site de Yucca Mountain, dans le Nevada, à 140 kilomètres de Las Vegas. Bien au-delà du reportage et du pamphlet écologiste, l’écrivain a réussi à traiter, dans un texte parsemé d'interrogations vertigineuses et de descriptions épiques, de sujets aussi divers que la distance temporelle, le suicide, le Cri de Munch ou l'évolution du langage. Rien de moins. On suit avec attention les sorties de la maison d'édition belge Zones sensibles, qui a publié le livre cette année.
"Il n'a pas eu besoin que, dix millions d'années auparavant, la Terre soulève une montagne du fond de l'océan en Indonésie, une île de 16 km2 appelée Rakata, l'une des 13000 îles de l'étroit détroit de la Sonde au sommet de laquelle se dresse Krakatoa, un volcan légendaire. Son éruption en 1400 av. J.-C. aurait causé des raz-de-marée d'une puissance telle que l'Atlantide fut engloutie. Puis son éruption en l'an 537 aurait tellement assombri le ciel qu'il neigea à Rome au mois de juin, que les récoltes en Europe furent catastrophiques, que les déserts furent inondés, que des Mongols nomades, fuyant les intempéries, s'enfuirent vers l'ouest par tribus entières, en Eurasie, renversèrent l'Empire perse et fondèrent l'Islam moderne. Ce volcan, que les habitants appelaient le "cœur palpitant du monde", n'aurait pas dû entrer en éruption avec autant de puissance une fois encore le 25 août, une semaine avant la promenade d'Edvard. Il entra en éruption à 17h30, puis le lendemain matin à 6h40, puis à 8h21, puis à 10h, 10h50, minuit, puis à 1h du matin, et finalement à 3h30 le 26 août. L'éruption fut si forte qu'elle rasa 160 villages et tua 40000 personnes. Les radiométristes déclarèrent que c'était le deuxième bruit le plus fort jamais entendu par des oreilles humaines ; l'éruption déclencha des ondes de choc d'une violence inouïe qui firent sept fois le tour de la planète, provoquant des explosions d'un kilomètre et demi de haut, avant de s'abattre sur la Terre et envelopper l'atmosphère de 227 millions de tonnes de nouveaux débris, plus des deux tiers de la masse rocheuse de l'île. Le panache de cendres qui se forma se répandit si rapidement que des bureaux britanniques de Delhi rapportèrent avoir vu un nuage de particules jaunes le soir du 28 août, qui devint orange à Madrid le 29 août, se mêla à la moiteur de Londres le 31 août, formant un front glacial de pluie et de poussière qui dériva vers l'ouest en direction de la Norvège, où les nuits étaient très venteuses. Quand le jour parut, ce nuage de poussière révéla un ciel rouge qui saignait déjà."
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