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vendredi 9 janvier 2015

Vers les cimes (51)


Dans cette énorme nuit qui nous entoure, il y a des petites lumières. 
La preuve avec ce conte de l'écrivain italien La petite lumière (Verdier, 2014, ci-dessous pp. 52-54). Texte d'une beauté et d'une mélancolie renversantes où un homme qui a décidé de disparaître découvrira quelque chose d'essentiel, pour lui, mais aussi pour nous, lecteurs. Texte où l'on invective les lucioles et les hirondelles, où le monde s'effondre à rebours, où les enfants vivants font autant de peine que les enfants morts. Texte essentiel donc, qu'on rangera entre les Contes des frères Grimm et la Survivance des lucioles de Georges Didi-Huberman, avec La Melencolia de Dürer punaisée non loin...

"Je sors par le portillon, je le referme machinalement derrière moi, même si ici il n'y a personne et que je pourrais le laisser ouvert. Je me dirige vers le petit cimetière en bas de la descente, avec tous ces lumignons rouges qui palpitent dans la nuit. Je traverse le hameau, je continue à marcher sur la petite route en pente, on entend seulement le bruit de mes pas sous cet immense espace noir et oublié plein d'avalanches d'étoiles. Certaines nuits, quand c'est la bonne période - et en ce moment ça l'est - aux bords de la route, il y a des centaines, des milliers de lucioles. Elles pullulent au milieu du feuillage épais et noir, avec leurs myriades de petites lumières qui s'allument et s'éteignent par intermittence, on a l'impression de marcher dans un monde enchanté. Je fais attention à ne pas écraser celles qui traversent le chemin sombre en voletant à ras de terre, à ne pas cogner de la jambe ou du bras celles qui flottent devant moi comme pour me montrer la route. Quelquefois j'en prends une dans la paume de la main, je regarde de près son pauvre petit corps transfiguré par cette lumière qui filtre de ses parties molles, entre ses petits viscères.
- Ah... vous êtes encore là ! Vous y êtes encore ! j'essaie de dire au milieu de tout ce noir qui grouille de lumières. Alors vous n'avez pas été anéanties par la grêle ! Où vous vous êtes cachées, quand tombaient du ciel des morceaux de glace qui brisaient tout, qui ne s'arrêtaient devant rien, pas même devant les fleurs les plus belles et les plus parfumées ? Où vous êtes cachées la journée, quand personne ne vous voit ? Vous aussi vous devez avoir des petits trous, des petites tanières sous terre, quelque part, où vous vous cachez quand il y a la lumière, quand le ciel se remplit de glace ! Mais comment vous faites pour vous allumer comme ça ? Qu'est-ce qu'il y a dans vos pauvres petits corps d'insectes ? Quelle force vous avez pour pouvoir vous allumer et vous transfigurer comme ça, pour produire une telle lumière qui se voit même de très loin, et pour l'allumer et l'éteindre continuellement, pendant des heures ? Je sais, c'est un appel sexuel. Mais pourquoi il n'y a que vous, parmi tous les insectes, qui avez inventé cet appel ? Comment vous avez fait ? D'où est venue cette petite invention désespérée et cette petite lumière ? Et pour quelle raison, si vous disparaissez aussitôt après, si vous êtes anéanties, si on ne vous voit plus le reste de l'année, si vous vivez quelques semaines seulement, et puis vous sortez d'on ne sait où et vous vous mettez à voler par milliers en faisant pulser l'obscurité de cette nuit qui nous entoure ? Pourquoi ? Pour quelle raison vous vous êtes inventé cette chose inconcevable ? Pourquoi vous vous appelez comme ça l'une l'autre, dans le noir, dans les rares instants que vous passez dans un monde que vous ne voyez pas ? Pour continuer à vous reproduire ? Mais pourquoi ? Pour que d'autres êtres comme vous puissent continuer à se reproduire et à voler pendant quelques semaines, quelques instants, dans cette énorme nuit qui nous entoure ?
Mais elles n'en savent rien. Et, si elles le savent, elles ne me répondent pas."

lundi 15 décembre 2014

Vers les cimes (50)


Une nouvelle de quelques pages à peine, avec la mer, l'enfance qui devient fantôme et l'horizon qui se dérobe, et c'est un chef-d’œuvre. Voici le début et la fin de L'enfant de la haute mer de Jules Supervielle (Gallimard, 1931) :

"Comment s'était formée cette rue flottante ? Quels marins, avec l'aide de quels architectes, l'avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d'un gouffre de six mille mètres ? Cette longue rue aux maisons de briques rouges si décolorées qu'elles prenaient une teinte gris-de-France, ces toits d'ardoise, de tuile, ces humbles boutiques immuables ? Et ce clocher très ajouré ? Et ceci qui ne contenait que de l'eau marine et voulait sans doute être un jardin clos de murs, garnis de tessons de bouteilles, par-dessus lesquels sautait parfois un poisson ? Comment cela tenait-il debout sans même être ballotté par les vagues ? Et cette enfant de douze ans si seule qui passait en sabots d'un pas sûr dans la rue liquide, comme si elle marchait sur la terre ferme ? Comme se faisait-il... ? Nous dirons les choses au fur et à mesure que nous les verrons et que nous saurons. Et ce qui doit rester obscur le sera malgré nous." 

"Marins qui rêvez en haute mer, les coudes appuyés sur la lisse, craignez de penser longtemps dans le noir de la nuit à un visage aimé. Vous risqueriez de donner naissance, dans des lieux essentiellement désertiques, à un être doué de toute la sensibilité humaine et qui ne peut pas vivre ni mourir, ni aimer, et souffre pourtant comme s'il vivait, aimait et se trouvait toujours sur le point de mourir, un être infiniment déshérité dans les solitudes aquatiques, comme cette enfant de l'Océan, née un jour du cerveau de Charles Liévens, de Steenvoorde, matelot de pont du quatre-mâts Le Hardi, qui avait perdu sa fille âgée de douze ans, pendant un de ses voyages, et, une nuit, par 55 degrés de latitude Nord et 35 de longitude Ouest, pensa longuement à elle, avec une force terrible, pour le grand malheur de cette enfant." 
 

mardi 28 octobre 2014

Vers les cimes (48)


Dans Le puits d'Iván Repila (Denoël, 2014, traduit de l'espagnol par Margot Nguyen Béraud), deux frères, nommés le Grand et le Petit, sont prisonniers au fond d'un puits de terre perdu dans la forêt. La faim, le froid, la folie les guettent. Il faut en sortir. Et l'auteur, en rejeton littéraire des frères Grimm et de Beckett, de nous conter la mort, la naissance, la vengeance et l'amour par le biais de la destinée de ces deux enfants, pour "réinvestir les lieux, reprendre la parole."

Extrait, pp. 76-78 :

"Le Petit s'est lui-même baptisé "l'Inventeur" et organise des activités culturelles pour son frère, essentiellement parce que son imagination est devenue indomptable.
Il a mis au point une musique nouvelle, dite "ostéovégétale", qui consiste à taper sur certains os avec des racines séchées. Il la pratique sur son propre corps, en particulier les genoux, les hanches, le torse et les clavicules ; mais ce qui le rendrait vraiment heureux serait de réussir à tourner les bras et la tête pour bien faire retentir sa colonne vertébrale. Son extrême maigreur le fait ressembler à un quartier biscornu dont les rues anguleuses lui permettent une large gamme de sons aigus et cristallins, associés ensuite à une mélodie composée de coups sourds contre son cartilage, son ventre et sa poitrine. S'ensuit une série de concerts à la base rythmique lancinante, mais auxquels les petits sursauts harmoniques qui l'agrémentent concèdent, abstraction faite de l'origine squelettique du son, une certaine musicalité. Hormis l'interprétation même de ces symphonies, le Petit prend un plaisir particulier à les présenter ; avec un grand cérémonial, il adopte la position adéquate pour jouer de lui-même, puis explique le contenu de ces œuvres aux titres aussi appropriés que Chanson pour rotule et côtes, Doigts affamés ou Un crâne dans la nuit.
(...)
A la fin de la programmation de la journée, son frère applaudit plusieurs minutes d'affilée, siffle et s'égosille comme le ferait un public reconnaissant. Ensuite, s'il lui semble que le Petit en a le courage, il demande un rappel, l'incite à saluer, et tous deux rient lors des modifications involontaires du spectacle, toujours impossible à reproduire à l'identique. 
Quelques heures plus tard, affamés et épuisés, ils sont à peine capables de se rappeler ce qu'ils ont fait, vu ou entendu."

mardi 21 octobre 2014

Les sans-noms (11)



Au sein de la Compagnie F de l'US Marine Corps, William March (ci-dessus, 1893-1954) s'est battu avec les troupes américaines lors de la Première Guerre Mondiale. De cette expérience fondatrice, il a tiré un livre unique, composé de cent treize textes courts, correspondant chacun à une scène issue de la vie de cent treize soldats de la Compagnie K (Company K, traduite de l'américain par Stéphanie Levet, Gallmeister, 2013). La succession de ces brefs récits est chronologique : de l'engagement au retour, parfois jusqu'au souvenir bien plus tardif, en passant évidemment par les tranchées et les combats sur le front. Si l'auteur a inventé ces multiples vies d'anonymes, il s'est évidemment inspiré de son vécu et de celui de ses camarades. Outre par sa prose sèche, efficace et dénuée de lyrisme, le livre vaut par le nombre de points de vue qu'il expose, parfois en les confrontant. Ce sont tour-à-tour l'amoureux, le poète, le fils, mais aussi le cynique, le lâche, l'assassin qui s'expriment, dissemblables mais unis par la boue de Verdun. Ci-dessous, un de ces cent treize textes :

"Soldat Sylvester Wendell

Comme le capitaine Matlock recevait un grand nombre de lettres des parents d'hommes tombés au combat, il a décidé, pour chaque homme mort, d'écrire au membre de sa famille le plus proche, ainsi qu'indiqué dans son livret militaire, et m'a confié la tâche de rassembler pour chacun les faits qui me permettraient de rédiger la lettre de condoléances appropriée.
Assis dans le bureau de la compagnie, j'écrivais donc mes lettres pendant que Steve Waller, l'ordonnance, remplissait son registre de solde. J'attribuais à chaque homme une mort glorieuse, romantique, et des dernières paroles de circonstance, mais après la trentième lettre à peu près, les mensonges que je racontais ont commencé à me donner la nausée. J'ai décidé de dire la vérité dans une des lettres au moins, et voici ce que j'ai écrit : 

Chère Madame,
Votre fils Francis est mort au bois de Belleau pour rien. Vous serez contente d'apprendre qu'au moment de sa mort, il grouillait de vermine et était affaibli par la diarrhée. Ses pieds avaient enflé et pourri, ils puaient. Il vivait comme un animal qui a peur, rongé par le froid et la faim. Puis, le 6 juin, une bille de shrapnel l'a frappé et il est mort lentement dans des souffrances atroces. Vous ne croirez jamais qu'il a pu vivre encore trois heures, mais c'est pourtant ce qu'il a fait. Il a vécu trois heures entières à hurler et jurer tour à tour. Vous comprenez, il n'avait rien à quoi se raccrocher : depuis longtemps il avait compris que toutes ces choses auxquelles vous, sa mère, lui aviez appris à croire sous les mots honneur, courage et patriotisme, n'étaient que des mensonges...

J'ai lu cette partie de la lettre à Steve Waller. Il a écouté jusqu'à ce que j'aie fini, son visage n'exprimait rien. Puis il s'est étiré une ou deux fois.
- Allons voir au cantonnement si on arrive à convaincre la vieille de nous faire une petite douzaine d'oeufs au plat, il a dit.
Je me taisais. Je restais assis devant ma machine à écrire.
- Ces mangeurs de grenouilles, ils battent le monde entier pour les œufs au plat, il a continué... Va savoir comment ils font mais, pour la cuisine, ils sont champions. 
Je me suis levé alors et je me suis mis à rire, et j'ai déchiré la lettre que j'avais écrite. 
- D'accord, Steve, j'ai dit. D'acord, je te suis !"

lundi 13 octobre 2014

Vers les cimes (46)


"Voici l'histoire du dernier des hommes qui parlait la langue des serpents, de sa sœur qui tomba amoureuse d’un ours, de sa mère qui rôtissait compulsivement des élans, de son grand-père qui guerroyait sans jambes, d’une paysanne qui rêvait d’un loup-garou, d’un vieil homme qui chassait les vents, d’une salamandre qui volait dans les airs, d’australopithèques qui élevaient des poux géants, d’un poisson titanesque las de ce monde et de chevaliers teutons épouvantés par tout ce qui précède..."

Ce texte de présentation de L'homme qui savait la langue des serpents de l'Estonien Andrus Kivirähk par son éditeur (Attila, 2013, repris à l'excellent catalogue du Tripode) insiste sur la dimension comique d'un roman empruntant autant à la saga scandinave qu'à la fable philosophique et au roman de fantaisie. Se déroulant dans un passé mythique de l'Estonie, alors que des chevaliers allemands débarquent et amènent la "civilisation", l'histoire suit les aventures tragiques du dernier homme de la forêt. Tragiques car, malgré l'humour constant de l'auteur, le héro (qui pourrait être une espèce de Molloy joyeux et debout) verra s'écrouler et disparaître tout ce qui donnait sens à son monde. De manière enjouée et parfois grandiloquente, par le biais de situations improbables que l'auteur parvient à rendre logiques, le roman développe ainsi une réflexion sur l'idée de progrès, et fait beaucoup rire, en attendant la fin de tout. On est toujours un peu le dernier homme. 
On en livre un extrait (p. 163) ci-dessous, traduit par Jean-Pierre Minaudier, dont on se réjouit par ailleurs de lire la Poésie du Gérondif chez le même éditeur. Et pour information finale, Le Tripode vient d'éditer Les groseilles de novembre, un autre roman de Kivirähk.

"La forêt n'est plus la même. Jusqu'aux arbres qui ont changé, ou peut-être tout simplement que je ne les reconnais plus, peut-être qu'ils me sont devenus étrangers. Je ne veux pas dire que leurs troncs se sont épaissis, que leurs couronnes se sont élargies, que leurs cimes sont de plus en plus hautes : tout cela est naturel. Il y a autre chose - la forêt s'est faite nonchalante, négligée. Elle pousse au hasard, elle se glisse là où elle n'était pas, elle me traîne dans les jambes. Elle est échevelée, ébouriffée. Ce n'est plus chez moi, c'est une chose en soi qui vit sa propre vie et respire à son propre rythme. On pourrait presque penser que c'est elle qui est à l'origine de la fuite des hommes, car elle se comporte en vainqueur qui s'étale sur les traces de son ancien maître. Mais c'est autre chose : en vérité, elle s'est simplement approchée comme un charognard, avant de s'étaler comme un oiseau qui se met à couver. Ce sont bien les hommes qui lui ont laissé la place libre : de même qu'ils ont libéré leurs loups, ils l'ont libérée de ses entraves et elle s'est étendue comme un tas de pourriture. Lorsque je vais chercher de l'eau, de plus en plus souvent je la trouve sur mon chemin. Je la chasse à coups de pied ; elle me fait place, de mauvaise grâce, en bruissant, mais l'instant d'après, elle se remet à ramper, à étaler ses branches et ses feuilles et à couvrir de ronces les antiques sentiers des hommes. Un jour viendra où je n'irai plus à la source, et alors elle aura vaincu."

lundi 29 septembre 2014

Vers les cimes (45)


Le Tripode a eu l'excellente idée de rééditer L'ancêtre, un roman de l'Argentin Juan José Saer. A travers ce texte étourdissant de poésie et débordant de sauvagerie contenue, l'auteur conte la dérive exotique et sombre d'un jeune mousse du début du 16e siècle perdu au pays des anthropophages. De bien tristes tropiques l'attendent, terribles au point que le monde ne sera plus jamais le même. On en livre ici les premières phrases traduites par Laure Bataillon :

"De ces rivages vides il m’est surtout resté l’abondance de ciel. Plus d’une fois je me suis senti infime sous ce bleu dilaté : nous étions, sur la plage jaune, comme des fourmis au centre d’un désert. Et si, maintenant que je suis un vieil homme, je passe mes jours dans les villes, c’est que la vie y est horizontale, que les villes cachent le ciel. Là-bas, en revanche, nous dormions, la nuit, à l'air libre, presque écrasés par les étoiles. Elles étaient comme à portée de main et elles étaient grandes, innombrables, sans beaucoup de noir entre elles, presque crépitantes, comme si le ciel eût été la paroi criblée d'un volcan en activité qui eût laissé apercevoir par ses trous l'incandescence interne.
Ma condition orpheline me poussa vers les ports. L'odeur de la mer et du chanvre mouillé, les voiles raides et lentes qui vont et viennent, les conversations des vieux marins, les parfums multiples d'épices et l'amoncellement des marchandises, prostituées, alcools et capitaines, bruits et mouvements, tout cela me berça, fut ma maison, servit à m'éduquer et m'aida à grandir, me tenant lieu, pour aussi loin que remonte ma mémoire, de père et de mère. Garçon de courses pour putains et matelots, portefaix, dormant de temps en temps sous le toit de quelque parent mais, la plupart du temps, sur les sacs des entrepôts, je m'en fus, laissant peu à peu, derrière moi, l'enfance, jusqu’au jour où l'une des putains paya mes services d'un accouplement gratuit - le premier en l'occurrence - et où un matelot, au retour d'une commission, récompensa mon zèle d'un verre d'alcool ; ce fut ainsi que je devins, comme on dit, un homme."

mardi 15 juillet 2014

L'usage sonore du monde (27)





Le monde est trop bruyant. Et il fait peur. Mais au final, du bruit et du silence, c'est le second qui gagnera. Et l'éléphant, l'enfant, le lecteur, sera rassuré. C'est peu dire qu'on a beaucoup aimé le très beau Vacarme de Gaëtan Dorémus (Notari, 2014).

jeudi 26 juin 2014

Les sans-noms (7)





On est plongé dans la passionnante anthologie Outsiders. 80 francs-tireurs du rock et de ses environs de Guy Darol (Le Castor Astral, 2014). Ce qu'on aime dans cet ouvrage touffu, c'est moins le choix des artistes envisagés (on y retrouve bien entendu les aimés Moondog, Joe Meek, Tim Buckley, John Jacob Niles, The Monks, Bruce Haack..., mais aussi quantité d'inconnus à découvrir) que la manière dont leur vie est racontée, avec style, passion et érudition. Chaque biographie d'artiste y est en effet envisagée comme une nouvelle "où l'on croise des escrocs, des tueurs en série, des gourous, de faux devins et de vrais illuminés." Et puis des récits qui s'achèvent comme celui-ci, on en redemande : "Hasil Adkins est décédé le 26 avril 2005 dans le mobile home aménagé dans son jardin d'enfant, à l'endroit où il maquillait de rouge sang des poupées dont il tranchait la tête afin de n'être jamais bercé par l'illusion sentimentale."
Ci-dessous, quelques extraits de la fin de la préface, à propos de ces outsiders :

"(...) Si leurs œuvres semblent souvent placées sous le signe de l'art brut, de l'expérimentation sans compromis, de la recherche qui se méfie des simulacres, on peut espérer qu'une baguette de noisetier finira par détecter ces sources sulfureuses. Ce que l'on avait ignoré sera redécouvert, un peu comme un cadeau oublié dans un coin. Sous l'emballage et la poussière, la merveille demeure intacte.
(...) l'outsider n'entend rien aux contraintes, aux objectifs du marché. Il a remplacé le mot consommation par celui de consumation. Les outsiders se brûlent et ils brûlent les étiquettes et les catégories. Ce sont les partisans d'un rock où la vie est un fil au-dessus d'un volcan. Qui miserait sur du feu ?
Les francs-tireurs ont sacrifié toute complaisance au nom de la sincérité. Ce sont d'authentiques chercheurs qui vont contre les vents à la découverte d'un nouveau langage, incendiaire, anarchique. Les conventions sont abolies, comme le beau, l'acceptable, le factice, le musicalement correct. Leur bouillonnement est chaotique, imprévisible et dangereux. Il incarne le geste de l'art qui fait parler la foudre, le cauchemar, la folie, d'autres forces pour communiquer des sons, des rythmes, des résonances, des alliages qui enflamment l'imagination en s'attaquant au règne du mainstream qui demande de répéter la même chose, encore et encore. On ne naît pas outsider, on le devient. C'est ainsi que chacun d'eux tend un miroir rassurant où la différence, l'accident, l'anomalie composent une réalité plus vraie que le spectacle des images où le fiasco n'est pas de mise.
Dans ce temps où la réussite est devenue mot d'ordre - gare à ceux qui tâtonnent hors des pistes balisées -, les outsiders apportent une respiration salubre, l'air devient plus léger. Ils montrent que l'errance et le risque d'échec ne font pas une vie ratée. Leurs trajectoires, qu'elles s'accomplissent dans la joie ou qu'elles mordent la poussière, démentent la définition selon laquelle "ils ne sont pas des nôtres". Ils sont des nôtres, et l'on peut être sûr de se trouver quelques ressemblances avec l'un de ces forcenés que le système, la société, ou tout autre mot, rembarrent dès que l'on cherche à imposer sa discordance et son refus d'agréger le troupeau."

samedi 14 juin 2014

Monstres








"Nous n'avons pas connu les feux ni les fumées ni les usines, ni la ville saturée de vie et d'hommes. On dit qu'alors la vallée concentrait en son fin fond toutes les densités du monde (nous ne demandons du reste qu'à nous étourdir de légendes) et qu'un gigantesque cône de crasse – visible à des dizaines de kilomètres – poussait tutélairement son irradiante et fabuleuse cônerie jusqu'au ciel incandescent et boursouflé de suie orange. Nous n'avons pas connu non plus la mise à sac de cet enfer ni la destruction des sites. Nous ne sommes arrivés qu'après, bien après la fin de l'histoire – après les batailles d'hommes, après l'exode – et nous n'avons connu que ruines. Nous-mêmes à vrai dire vivons là comme en exil, arpentant la ville vide ainsi que des revenants. C'est en allant braconner derrière le pont – une fantastique tempête nous avait jetés dehors, puis poussés hors de la ville – que nous avons trouvé ces monstres, échoués à même la neige. Nous avons d'abord pensé qu'ils venaient de tomber du ciel ainsi que des spoutniks ou bien des bouts de planète morte. Nous fûmes longtemps avant d'oser nous avancer, longtemps encore avant de songer à sortir notre objectif. Qui sait ? Peut-être bien qu'ils se traînent là depuis mille ans, ces pachydermes ; peut-être même dix mille ans. Inutiles et dignes, majestueux et purs de toute corruption comme de toute convoitise, absolument coupés des hommes. A moins qu'il ne s'agisse ici de l'authentique Léviathan."
(Julien Grandjean, juin 2014)

Il y a quelque temps déjà, Julien Grandjean (dont il était question ici hier) nous a transmis ces quelques photographies. Nous lui avons demandé récemment d'en rédiger un texte d'accompagnement et voici ce qu'il nous très généreusement envoyé. Merci à lui !
 

vendredi 13 juin 2014

Vers les cimes (44)



De courts textes comme autant de coups de boule, d'éclats de rire nerveux, de cailloux dans la chaussure du bien rangé. Voilà ce que l'on trouve dans les très beaux recueils Précipité et Les grandes manœuvres de Julien Grandjean, tous deux publiés par L'arbre vengeur en 2007 et 2010. L'auteur y cite Walser et Beckett en exergue, on y renifle du Michaux aussi, et ça fait une fichue belle famille. En guise de partage et d'incitation à le lire, on livre ci-dessous le texte Pudeur, issu du recueil Précipité (pp. 9-10).
Il serait absurde de passer sous silence que Julien Grandjean est également musicien sous le nom de Krotz Strüder. Ses chansons de folk blues lorrain, intrigantes et frissonnantes, s'avèrent vite indispensables. Et puis, il a mis en musique Je suis né dans un port de Jean de La Ville de Mirmont, et ça, on ne peut bien entendu pas y résister... Et pas seulement pour des raisons généalogiques.

"Pudeur

J'étais autrefois bien violent. Certes, je dormais si profondément, à cette époque, que rien n'eût pu me tirer du sommeil. Quelles nuits délicieuses n'ai-je pas passé alors, loin de tout tapage ! Mais à peine avais-je ouvert les yeux que des démangeaisons, déjà, me prenaient par tout le corps. Bon sang, il fallait que je cogne ! Impossible de garder le lit, ou de repousser la rage qui s'installait - comme je regrettais l'oubli du sommeil ! -, il fallait que je me lève, ou plutôt, que je saute au bas du lit, les poings et les mâchoires irrésistiblement serrés, la bouche tordue du pli de la haine. Contre qui ? Et pourquoi ? Il fallait que je tape ! Il fallait que je cogne ! Toute ma personne protestait, criait à la panique, mais mon cri demeurait muet et rebondissait comme une balle molle sur la sèche réalité des faits. De toute évidence la marée de la violence montait, qui n'allait pas tarder à m'emporter. 
Impossible alors d'aller et de venir librement, mais poussé de droite et de gauche par de grandes paluches de haine. Impossible de se saisir d'un bol sans l'envoyer dans le mur, d'une cigarette sans la froisser rageusement. Impossible de décider, et de conduire le geste le plus simple jusqu'à son terme. Des secousses folles, des crispations hirsutes, des tremblements contraires m'en empêchaient. Mes doigts de pied, refusant soudain d'obéir, tentaient frénétiquement de s'enrouler sur eux-mêmes, des muscles insoupçonnés se bandaient convulsivement, déclenchant d'improbables moulinets des bras qui bêtement baffaient l'espace. Impossible d'écoper, impossible d'éponger : oui, il fallait que je cogne, trouver quelqu'un et lui taper sur la gueule, me déchaîner sauvagement sur le premier corps venu. Ainsi mon père, ainsi ma mère. Ainsi quiconque aux alentours de mes réveils.
De fait, peu à peu, j'appris à reconnaître cette violence, à la comprendre - et même : à la démasquer. Certes, je cognais... je cognais, mais il faut bien reconnaître que j'aurais voulu mordre. Mordre ? La pudeur m'en empêchait ! Plus je cognais, et plus je voulais mordre ! Plus ma pudeur se faisait dure, inflexible, inviolable, et plus je me déchaînais à grands coups de poings, secs et répétés. Mordre ! Mordre ! Mordre ! - voilà ce qui m'aurait plu. Je l'ai dit, j'ai bien changé : à présent c'est la douceur qui me cueille au réveil. Mais je ne regrette rien. Il fallait que ça sorte, voilà tout."

jeudi 5 juin 2014

Vers les cimes (43)


La nuit fait peur. 
Pour preuve avec cet incipit d'un incroyable roman, L'annonce de Marie-Hélène Lafon (Buchet Chastel, 2009) :

"Annette regardait la nuit. Elle comprenait que, avant de venir vivre à Fridières, elle ne l'avait pas connue. La nuit de Fridières ne tombait pas, elle montait à l'assaut, elle prenait les maisons les bêtes et les gens, elle suintait de partout à la fois, s'insinuait, noyait d'encre les contours des choses, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait. Les phares des voitures et le réverbère de la commune la trouaient à peine, l'effleuraient seulement, en vain. Elle était grasse de présences aveugles qui se signalaient par force craquements, crissements, feulements, la nuit avait des mains et un souffle, elle faisait battre le volet disjoint et la porte mal fermée, elle avait un regard sans fond qui vous prenait dans son étau par les fenêtres, et ne vous lâchait pas, vous les humains réfugiés blottis dans les pièces éclairées des maisons dérisoires."

vendredi 30 mai 2014

Les fondations



"Ta patrie, c'est ton existence première, quand tout est moi et tout est monde." (Yannis Kiourtsakis, Le Dicôlon, Verdier)

Toujours en quête de cette patrie qu'est l'enfance, on a sélectionné quelques-uns des plus beaux récits et romans rendant compte de ces fondations qui sont les nôtres, qui sont les vôtres, qui sont notre bien commun. Liste non exhaustive bien entendu...

Franz Michael Felder, Scènes de ma vie (Aus meinem Leben), 1869.
Robert Louis Stevenson, L'île au trésor (Treasure Island), 1883.
Mark Twain, Les aventures de Huckleberry Finn (Adventures of Huckleberry Finn), 1884.
Anton Tchekhov, La steppe (Step), 1888.
Selma Lagerlöf, Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède (Nils Holgerssons underbara resa genom Sverige), 1906-1907.
Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, 1918.
Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936.
Georges Simenon, Pedigree, 1945.
Stig Dagerman, L'enfant brûlé (Bränt Barn), 1948.
André Dhôtel, Le pays où l'on n'arrive jamais, 1955.
Fred Deux, La Gana, 1958.
Laurie Lee, Rosie ou le goût du cidre (Cider with Rosie), 1959.
J.D. Salinger, L'attrape-Coeurs (The Catcher in the Rye), 1951.
Ray Bradbury, La foire des ténèbres (Something Wicked This Way Comes ), 1962.
Witold Gombrowicz, Cosmos (Kosmos), 1964.
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, 1975.
Imre Kertész, Être sans destin (Sorstalanság), 1975.
Thomas Bernhard, L'origine (Die Ursache), La cave (Der Keller), Le souffle (Der Atem), Le froid (Die Kälte), Un enfant (Ein Kind), 1975-1982.
Michael Ende, L'histoire sans fin (Die unendliche Geschichte), 1979.
Jean Joubert, Les enfants de Noé, 1988.
Robert McCammon, Le mystère du lac (Boy's Life), 1991.
Fleur Jaeggy, Les années bienheureuses du châtiment (I beati anni del castigo), 1992.
Albert Camus, Le premier homme, 1994 (posthume).
Yannis Kiourtsakis, Le Dicôlon, 1995.
Mario Rigoni Stern, Les saisons de Giacomo (Le stagioni di Giacomo), 1995.
Eugène Savitzkaya, Marin mon cœur. 1998.
Dominique Poncet, Les pentes fabuleuses, 1999.
Walter Benjamin, Une enfance berlinoise, 2000 (posthume).
Bill Bryson, Ma fabuleuse enfance dans l'Amérique des années 1950 (The Life and Times of the Thunderbolt Kid: A Memoir), 2006.
Pierre Bergounioux, Géologies, 2013.
Fredrik Sjöberg, La troisième île, 2014.

jeudi 1 mai 2014

La Naissance de la Musique


"Derrière moi, sous un tas de feuilles suspendues à des branches qui font office de dais, on vient d'étendre le corps gonflé et noir d'un chasseur mordu par un crotale. Fray Pedro dit que la mort remonte à plusieurs heures. Cependant, le Sorcier se met à secouer une calebasse pleine de petits graviers, seul instrument que ces gens connaissent pour tâcher d'éloigner les mandataires de la Mort. Il se fait un silence rituel, annonciateur des formules magiques, qui porte à son comble l'expectative générale. Alors, dans la vaste forêt qui s'emplit de terreurs nocturnes, la Parole surgit. Une parole qui est désormais plus que simple parole, qui prend la voix de celui qui exprime et celle qu'on attribue aussi à l'esprit du cadavre. L'une sort de la gorge du rebouteur ; l'autre, de son ventre. L'une est grave et confuse tel un bouillonnement de lave souterrain ; l'autre, au timbre moyen, est coléreuse et criarde. Elles alternent et se répondent. L'une menace quand l'autre gémit ; celle du ventre devient sarcasme quand celle qui surgit du gosier devient pressante. On entend des espèces de portamenti gutturaux, qui se prolongent en hurlements ; des syllabes qui soudain se répètent beaucoup, finissant par créer un rythme ; il y a des trilles soudain coupés par quatre notes qui sont l'embryon d'une mélodie. Puis c'est la vibration de la langue entre les lèvres, un mugissement rentré, un halètement à contre-mesure, sur la calebasse. C'est quelque chose qui se place bien au-delà du langage et qui cependant est encore très loin du chant. quelque chose qui ignore la vocalise, mais est déjà plus que le mot. Ces cris sur un cadavre entouré de chiens muets deviennent vite horribles et effrayants. Le sorcier le prend à partie maintenant, vocifère, frappe le sol de ses talons, dans une crise de fureur imprécatoire qui est, déjà, la vérité profonde de toute tragédie, tentative primordiale de lutte contre les puissances de destruction qui se mettent en travers du calcul des hommes. J'essaye de rester en dehors, de garder les distances. Mais je ne puis me soustraire à l'horrible fascination que cette cérémonie exerce sur moi... Devant l'obstination de la Mort, qui refuse de lâcher sa proie, la Parole mollit, se décourage. Dans la bouche du Sorcier, du rebouteur orphique, le Thrène - car c'est un thrène que j'entends - râle et s'affaisse convulsivement et me laisse ébloui sous le coup d'une révélation : je viens d'assister à la Naissance de la Musique."

Extrait de : Alejo Carpentier, Le partage des eaux, 1956.

jeudi 20 mars 2014

Vers les cimes (40)


"J'ai appris à interpréter le souffle qui sort des naseaux du bœuf. J'ai senti la nature puissante des bêtes m'envelopper et me revigorer. J'ai vu l'homme bleu caché et entendu des revenants frapper à la porte. J'ai senti les forces mystérieuses de l'existence au cœur des buttes et aux endroits ensorcelés et j'ai effarouché les génies tutélaires au moment où mon cheval s'est arrêté. J'ai entrevu des lumières d'il y a longtemps. Personne ne comprend qu'on puisse voir des lumières d'il y a longtemps, et moi je me fiche pas mal que personne ne comprenne ce que cela veut dire. J'ai appris à déchiffrer les nuages, le vol des oiseaux et le comportement du chien. J'ai éprouvé l'étonnement du premier colon et mesuré l'envergure des premiers habitants de ce pays. J'ai perçu l'angoisse du feuillage aux éclipses de lune, j'ai levé les yeux dans les côtes et senti mon âme s'élever hors de moi tandis que je conduisais mon tracteur. J'ai entendu mes glouglous d'estomac répondre aux grondements du tonnerre, petit homme sous un ciel immense ; j'ai entendu le ruisseau chuchoter qu'il est éternel. J'ai fait de la terre ma bien-aimée. J'ai empoigné un saumon vigoureux. Le renard m'a appris ce qu'est l'intelligence. J'ai senti de la compassion dans les yeux du phoque et l'ai libéré de la palangre. J'ai été témoin de la cruauté de l'orque ainsi que de la douceur de l'amour maternel et je me suis trouvé un refuge hors du monde, là où les cygnes vont dormir. Je me suis baigné dans une eau pleine de l'éclat du soleil, et non dans celle qui sort noire des tuyaux de lieux civilisés et j'ai perçu la différence. Perdu dans la tempête de neige, j'ai mené mon cheval par la bride jusqu'aux grands rochers avant d'abandonner la partie, m'en remettant à l'instinct de l'animal pour me ramener à la ferme. J'ai tiré sur un renard en train de chier. J'ai vu un iceberg basculer. J'ai lancé un poisson à la tête du chef de canton. Oublié un cadavre. J'ai pris livraison d'un corps de femme fumé. J'ai vécu d'amour et d'eau fraîche durant les hivers des années soixante où la mer était prise par les glaces. J'ai fantasmé pour combler les lacunes de mon existence, compris que l'être humain peut faire de grands rêves sur un petit oreiller. J'ai continué, ivre de désir et de l'espoir qui pousse la sève jusqu'aux rameaux desséchés de la création. Et puis j'ai aimé et j''ai même été heureux, un temps."

Bergsveinn Birgisson, La lettre à Helga, Zulma, 2013, pp. 103-105 (traduit de l'islandais).

mercredi 12 février 2014

Vers les cimes (39)


Trois poèmes du Portugais Herberto Helder issus du recueil Du monde (1994) (de l'anthologie Le poème continu 1961-2008 chez Gallimard)

"A la très-lente dont les cinq doigts puissants
désignent
ce sillon du coeur qui ruisselle de lumière,
et l'assaille, les cinq autres doigts sur la respiration,
les tubulures du corps vibrant
à la voix, l'émoi.
La force de la parole submergée m'ouvre tout entier, m'ouvre à travers abdomen et diaphragme, poumons, bronches, trachée, glotte,
palais, denture et langue
la cavité buccale : un chant,
le grand vent du corps.
Quand sur le coeur frémit ce sillon d'eau.
A la très-lente dans le monde."

"Œuvre à cette chose ancienne tandis que le monde marche sur son centre,
comme si chaque point de ton ouvrage formait le cœur du monde."

"S'il se pouvait, si un insecte insigne pouvait,
avec son nom originel,
entrer dans la turquoise, monstrueuse par l'expansion
de la couleur et de l'exemple,
s'il pouvait jusqu'au cœur de la pierre, jusqu'en son propre cœur dévorer la matière exaltée,
par soi, par elle et par son nom primordial il resterait vivant : profondément en un noeud corporel unique,
et brillerait jusqu'à se consumer
lui-même, tout entier - mais la terre, en supporterait-elle le poème ?"

mercredi 15 janvier 2014

Vers les cimes (38)


"Chacun a vu un jour (encore qu'aujourd'hui
on cherche à nous cacher jusqu'à la vue du feu)
ce que devient la feuille de papier près de la flamme,
comme elle se rétracte, hâtivement, se racornit,
s'effrange... Il peut nous arriver cela aussi,
ce mouvement de retrait convulsif, toujours trop tard,
et néanmoins recommencé pendant des jours,
toujours plus faible, effrayé, saccadé,
devant bien pire que du feu.

Car le feu a encore une splendeur, même s'il ruine,
il est rouge, il se laisse comparer au tigre
ou à la rose, à la rigueur on peut prétendre,
on peut s'imaginer qu'on le désire
comme une langue ou comme un corps ;
autrement dit, c'est matière à poème
depuis toujours, cela peut embraser la page
et d'une flamme soudain plus haute et plus vive
illuminer la chambre jusqu'au lit ou au jardin
sans vous brûler – comme si, au contraire,
on était dans son voisinage plus ardent, comme s'il
vous rendait le souffle, comme si
l'on était de nouveau un homme jeune devant qui
l'avenir n'a pas de fin...

C'est autre chose, et pire, ce qui fait un être
se recroqueviller sur lui-même, reculer
tout au fond de la chambre, appeler à l'aide
n'importe qui, n'importe comment :
c'est ce qui n'a ni forme, ni visage, ni aucun nom,
ce qu'on ne peut apprivoiser dans les images
heureuses, ni soumettre aux lois des mots,
ce qui déchire la page
comme cela déchire la peau,
ce qui empêche de parler en autre langue que de bête."

Philippe Jaccottet, Parler dans le recueil Chants d'en bas (1977).
 

vendredi 13 décembre 2013

Du papier pour 2013


Malgré tout, on aura lu d'incroyables livres en 2013. Merci à eux, à leurs auteurs, à ceux qui les ont conseillés, fabriqués, vendus, rêvés et partagés. Et une pensée à tous les pilonnés. Damnés de cellulose de la terre, que votre espoir de devenir demeure !
Et voici la sélection de l'année, toutes catégories confondues (et ci-dessus, une photo d'Aurélien Villette) :

Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus.
Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre.
Georges Perec, Penser/Classer.
Luc Boltanski, Enigmes et complots. Une enquête à propos d'enquêtes.
Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage.
Anne Serre, Petite table, sois mise !
Annie Ernaux, Les années.
François Bon, Préhistoire. La fabrique de l'homme.
Patrick Deville, Peste et choléra.
Rick Bass, Les derniers grizzlis.
Cat. expo. De l'Allemagne, 1800-1939. De Friedrich à Beckmann.
Marcel Proust, Le temps retrouvé.
Jean-Christophe Bailly, Le parti-pris des animaux.
Tarjei Vesaas, Palais de glace.
Arlette Farge, Le goût de l'archive.
Denis Rigal, Terrestres.
Pierre Michon, Le roi vient quand il veut.
James Sallis, Le faucheux.
Philippe Artières, Rêves d'histoire. Pour une histoire de l'ordinaire.
Dominique Kalifa, Les bas-fonds. Histoire d'un imaginaire.
Anders Nielsen, Big Questions.
Stéphane Audoin-Rouzeau, Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014).
Céline Minard, Faillir être flingué.
David Bosc, La claire fontaine.
Adrienne Barman, Drôle d'encyclopédie.
Albert Camus, Le premier homme.
Marie Richeux, Polaroïds.
Frans de Waal, Pascal Picq, Dominique Lestel, Vinciane Despret et Chris Herzfeld, Les grands singes.
Mélanie Rutten, L'ombre de chacun.
Cat. expo. La licorne et le bézoard. Une histoire des cabinets de curiosités.
Marcus Rediker, A bord du négrier. Une histoire atlantique de la Traite.
Todd Oldham, Charley Harper. An illustrated Life.
 ...

samedi 9 novembre 2013

Vers les cimes (36)


Dans La claire Fontaine (Verdier, 2013), David Bosc écrit (et on voudrait écrire ce mot en majuscules) l'exil en Suisse de Gustave Courbet après sa participation à la Commune de Paris. Et c'est une merveille. Ci-dessous, deux courts extraits (p. 17 et pp. 50-51). En haut, une photographie des restes de la Colonne Vendôme, détruite le 16 mai 1871 sous les ordres de Courbet. 

"L’homme qui venait de franchir la frontière, ce 23 juillet 1873, était un homme mort et la police n’en savait rien. Peu de temps avant son départ, il avait écrit : "Aujourd'hui, j'appartiens nettement, tous frais payés, à la classe des hommes qui sont morts, hommes de cœur, et dévoués sans intérêts égoïstes à la République, et à l'égalité." (Tous frais payés, ça veut dire : j'ai casqué, recta, il n'y a pas de princesse dans les parages.) L'holocauste écœurant dans lequel furent jetés la Commune et les communards avait tant et si bien frappé Courbet qu'il se rangeait dorénavant parmi la classe des hommes qui sont morts. En d'autres mots, il est sorti du grand chantage. Il a quitté la piste où prévalent les sornettes de la timbale à décrocher, de la marmite à rétamer, de l'honneur à tenir plus blanc que blanc au milieu du carnage, de la santé qui fait que tout va quand ça va ; il a balancé la dragée haute et le reste ; il s'est accordé d'être aveugle aux affiches, sourd aux fifres. A la façon des morts, il s'est arrangé un passage dans un autre monde, et le premier venu a fait l'affaire. C'est un homme mort qui fera l'amour avant huit jours."

" La campagne alentour était on ne peut plus jolie. La campagne, c'était cela qu'aimait le père de Courbet en l'appelant la Nature, cette clémence arrachée à l'absurde, cet enfouissement panique de la sauvagerie : un enclos, une vigne, un jardin d'agrément. Les pères et les mères transmettent leurs goûts à leurs enfants, on en convient, mais c'est un phénomène d'imprégnation et qui n'assure rien moins que la reprise des flambeaux ou l'enrichissement des collections. Le goût du vin, celui de la poussière, celui du sang, le goût de la nature aussi bien que l'odeur du parquet ciré - les enfants gardent tout. Mais le goût de la nature peut prendre la forme de la haine, de la manie, de l'addiction, la forme de n'importe quoi. On n'a pas la même façon d'aimer. 
Courbet a eu recours aux forêts inconcevables. Son œil ne tenait pas sur les jardins mignards. A peine assis, la barrière le gène, il s'arrache au pliant, renverse les guéridons, calte, dévale tout le chemin jusqu'au gros chêne, gicle et fuse parmi les blés, paumes ouvertes sur la barbe d'épis, doigts écartés dans la fourrure rêche, qui le gratte, l'irrite, l'échauffe ; il plonge à la première eau, flaque ou nuage noir. Il lui fallait incorporer la nature - boire, dévorer -, et s'y incorporer - se baigner, pénétrer les fourrés, les frondaisons, les grottes - et il brûlait, il devait, par un moyen ou par un autre, en restituer quelque chose.
Son œil ne tenait pas sur les jardins mignards, mais il y avait les fleurs. et le paradis de Courbet, c'était peut-être au cœur de la forêt, dans le maelström de la sauvagerie, un grand corps fait de fleurs. En Saintonge, au début des années soixante, il avait peint une jonchée de fleurs étendue sur un banc. Au pied d'un arbre vigoureux, dont les branches s'arc-boutent pour arrêter la catastrophe d'un crépuscule du soir, faisant comme une grille sur la férocité de nuages sanglants. Contre le ciel taché de brun, de vert, au pied d'un arbre noueux, c'était un corps alangui de fleurs suaves, dont une au milieu devenait blanche à la douleur. Des fleurs qui n'en finissent pas de s'ouvrir sous la rosée tranquille. Et sur le corps fragile et sauvage d'un printemps de fille, l'arbre - un peuplier tremble, probablement - dépose le rehaut sombre d'une autre mesure du temps, de cela qui dure tandis que nous mourons."

lundi 23 septembre 2013

Vaincre le capitalisme par la marche à pied


On va voir par ici.
On va chercher la source de la citation utilisée comme titre de post (Fragment, 113, 1921) et des extraits de Walter Benjamin qui suivent .

"La rue conduit celui qui flâne vers un temps révolu. Pour lui, chaque rue est en pente, et mène, sinon vers les Mères, du moins dans un passé qui peut être d’autant plus envoûtant qu’il n’est pas son propre passé, son passé privé. Pourtant, ce passé demeure toujours le temps d’une enfance. Mais pourquoi celui de la vie qu’il a vécue ? Ses pas éveillent un écho étonnant dans l’asphalte sur lequel il marche. La lumière du gaz qui tombe sur le carrelage éclaire d’une lumière équivoque ce double sol"

"Une ivresse s’empare de celui qui a marché longtemps sans but dans les rues. A chaque pas, la marche acquiert une force nouvelle ; les magasins, les bistrots, les femmes qui sourient ne cessent de perdre de leurs attraits et le prochain coin de rue, une masse lointaine de feuillage, un nom de rue exercent une attraction toujours plus irrésistible. Puis la faim se fait sentir. Le promeneur ne veut rien savoir des centaines d’endroits qui lui permettraient de l’assouvir. Comme un animal ascétique il rôde dans des quartiers inconnus jusqu’à ce qu’il s’effondre, totalement épuisé, dans sa chambre qui l’accueille, étrangère et froide."


Et on adhère à l'asphalte.
Et on mange la boue.
Et on use sa couenne.

mardi 27 août 2013

Vers les cimes (34)


"Le quatrain que feist Villon quant il fut jugé à mourir

Je suis François, dont il me poise,
Né de Paris empres Pontoise,
Et de la corde d'une toise
Saura mon col que mon cul poise."

(en français moderne : "Je suis François, sans m'en trouver aise, Natif de Paris près de Pontoise : Moyennant la corde d'une toise, Mon cou saura ce que pèse mon cul.")