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vendredi 9 janvier 2015

Vers les cimes (51)


Dans cette énorme nuit qui nous entoure, il y a des petites lumières. 
La preuve avec ce conte de l'écrivain italien La petite lumière (Verdier, 2014, ci-dessous pp. 52-54). Texte d'une beauté et d'une mélancolie renversantes où un homme qui a décidé de disparaître découvrira quelque chose d'essentiel, pour lui, mais aussi pour nous, lecteurs. Texte où l'on invective les lucioles et les hirondelles, où le monde s'effondre à rebours, où les enfants vivants font autant de peine que les enfants morts. Texte essentiel donc, qu'on rangera entre les Contes des frères Grimm et la Survivance des lucioles de Georges Didi-Huberman, avec La Melencolia de Dürer punaisée non loin...

"Je sors par le portillon, je le referme machinalement derrière moi, même si ici il n'y a personne et que je pourrais le laisser ouvert. Je me dirige vers le petit cimetière en bas de la descente, avec tous ces lumignons rouges qui palpitent dans la nuit. Je traverse le hameau, je continue à marcher sur la petite route en pente, on entend seulement le bruit de mes pas sous cet immense espace noir et oublié plein d'avalanches d'étoiles. Certaines nuits, quand c'est la bonne période - et en ce moment ça l'est - aux bords de la route, il y a des centaines, des milliers de lucioles. Elles pullulent au milieu du feuillage épais et noir, avec leurs myriades de petites lumières qui s'allument et s'éteignent par intermittence, on a l'impression de marcher dans un monde enchanté. Je fais attention à ne pas écraser celles qui traversent le chemin sombre en voletant à ras de terre, à ne pas cogner de la jambe ou du bras celles qui flottent devant moi comme pour me montrer la route. Quelquefois j'en prends une dans la paume de la main, je regarde de près son pauvre petit corps transfiguré par cette lumière qui filtre de ses parties molles, entre ses petits viscères.
- Ah... vous êtes encore là ! Vous y êtes encore ! j'essaie de dire au milieu de tout ce noir qui grouille de lumières. Alors vous n'avez pas été anéanties par la grêle ! Où vous vous êtes cachées, quand tombaient du ciel des morceaux de glace qui brisaient tout, qui ne s'arrêtaient devant rien, pas même devant les fleurs les plus belles et les plus parfumées ? Où vous êtes cachées la journée, quand personne ne vous voit ? Vous aussi vous devez avoir des petits trous, des petites tanières sous terre, quelque part, où vous vous cachez quand il y a la lumière, quand le ciel se remplit de glace ! Mais comment vous faites pour vous allumer comme ça ? Qu'est-ce qu'il y a dans vos pauvres petits corps d'insectes ? Quelle force vous avez pour pouvoir vous allumer et vous transfigurer comme ça, pour produire une telle lumière qui se voit même de très loin, et pour l'allumer et l'éteindre continuellement, pendant des heures ? Je sais, c'est un appel sexuel. Mais pourquoi il n'y a que vous, parmi tous les insectes, qui avez inventé cet appel ? Comment vous avez fait ? D'où est venue cette petite invention désespérée et cette petite lumière ? Et pour quelle raison, si vous disparaissez aussitôt après, si vous êtes anéanties, si on ne vous voit plus le reste de l'année, si vous vivez quelques semaines seulement, et puis vous sortez d'on ne sait où et vous vous mettez à voler par milliers en faisant pulser l'obscurité de cette nuit qui nous entoure ? Pourquoi ? Pour quelle raison vous vous êtes inventé cette chose inconcevable ? Pourquoi vous vous appelez comme ça l'une l'autre, dans le noir, dans les rares instants que vous passez dans un monde que vous ne voyez pas ? Pour continuer à vous reproduire ? Mais pourquoi ? Pour que d'autres êtres comme vous puissent continuer à se reproduire et à voler pendant quelques semaines, quelques instants, dans cette énorme nuit qui nous entoure ?
Mais elles n'en savent rien. Et, si elles le savent, elles ne me répondent pas."

dimanche 23 juin 2013

Là où la vie emmure, l'intelligence perce une issue


L'émission Hors-Champs a reçu Georges Didi-Huberman à cinq reprises. Ça s'écoute là : 1, 2, 3, 4 et 5. La citation de Proust reprise ici en titre sert d'entame à la première discussion, et tout cela est bel et bon. 
(ci-dessus, un des cubes de Tony Smith dont il est question dans Ce que nous voyons, ce qui nous regarde)

vendredi 28 décembre 2012

L'usage sonore du monde (18)






Ci-dessous un court extrait de la conférence donnée à la BeauHaus il y a deux semaines. Et ci-dessus quelques exemples de "disques-lucioles" présentés dans le livre...

"Peut-être pourrait-on envisager le field recording en usant du concept de « survivance des lucioles », élaboré par Georges Didi-Huberman dans un essai paru en 2009 (Editions de Minuit). Dans ce livre, Didi-Huberman évoque un monde peu réjouissant dans lequel toute initiative, toute expérience, tout contre-pouvoir seraient annihilés par « les agitations triomphales des conseillers perfides » qui officient dans la lumière omniprésente et aveuglante des médias, de la politique politicienne et de la culture monolithique. Malgré ce constat, il existerait, il subsisterait même puisqu'on parle de survivance, des petites lumières, des lucioles qui s'agitent et clignotent comme autant de preuve de résistances. Malgré leur déclin, ces contre-pouvoirs continuent à s'allumer, parfois là où on ne s'y attend pas. Il faut dès lors trouver « la bonne place pour les voir émettre leurs signaux lumineux ». Comme exemple de telles lucioles, Didi-Huberman cite le cas de Charlotte Beradt qui entre 1933 et 1939 collecte tout un corpus de rêves auprès de trois cents personnes vivant sous le IIIe Reich afin de fournir une « sismographie » intime de l'histoire politique de ce régime totalitaire. Didi-Huberman mentionne encore ces manuscrits rédigés au péril de leur vie par des membres des Sonderkommando, écrits qui ont été cachés et retrouvés plus tard, remplissant ainsi leur fonction de témoignage-luciole cruciale. 

 Comme porte d'entrée au field recording, la notion de « survivance des lucioles » paraît intéressante tout d'abord à cause du procédé même qui fonde l'enregistrement de terrain, c'est-à-dire la captation de quelque chose qui n'est plus à partir du moment où il est capté. Dans ce sens, tout enregistrement est une survivance, une trace d'un passé révolu et si non destiné à l'oubli. Par ailleurs, l'enregistrement peut également contribuer à la représentation de « peuples sans pouvoir », à la mise en valeur de « lucioles ». En particulier pour les musiques dites traditionnelles (mais cette qualité de luciole ne devrait pas forcément se limiter au domaine humain), l'enregistrement de terrain a permis de sauvegarder quantité d'expressions que l'on pourrait assimiler à ces contre-pouvoirs dont parle Didi-Huberman. Il s'agit en effet de musiques qui échappent souvent à l'uniformisation qu'impose la lumière des grand projecteurs, qui ne sont pas encore contraintes par les normes nationales ou la folklorisation qu’entraînent le colonialisme, l'exode rural et les guerres. 

Outre leur intérêt scientifique et esthétique, toutes ces musiques constituent, grâce à la survivance qu'assure leur enregistrement, une manière de lutter contre l'oubli. Elles sont en quelque sorte des lucioles mémoires, des « parcelles d'humanité dans un monde devenu inhumain ». Didi-Huberman parle enfin « d'une survivance des signes ou des images quand la survie des protagonistes eux-mêmes se trouve compromise. » Et là, il est impossible de ne pas penser à tous ces peuples qui ont été décimés et réduits à néant lors du siècle dernier, mais dont les voix et musiques peuvent encore être écoutées..."


vendredi 27 avril 2012

Mnémotourisme (1)





Aggie Jones, dite Tante Aggie, était esclave. Après l'émancipation, elle fait l'acquisition d'un terrain non loin de Lake City, en Floride. Là, elle entreprend de construire toute une série de structures en se servant d'ossements animaux. Entre 1900 et 1918, année de la mort de Tante Aggie, le lieu est fréquenté par de nombreux visiteurs. L'entrée est gratuite, on peut y acheter de jolis bouquets de fleurs, y admirer des squelettes d'alligators ou encore y écouter Aggie réciter ses versets préférés de la Bible. Les images proviennent de .
Le mnémotourisme, ce sera désormais l'évocation d'un lieu (paysage, mais aussi être vivant, objet ou idée) qui n'existe plus que sous une forme fantomatique. Notre passé est constellé de lumières. Dans mon sac, il y aura une lanterne sourde et de quoi construire un feu. N'hésitez pas à me communiquer des idées de destination.

vendredi 17 février 2012

Survivance des lucioles

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Le très bel essai de Georges Didi-Huberman Survivance des lucioles (Editions de Minuit, 2009) nous a aidé à voir plus clair. On en profite pour s'intéresser aux insectes bioluminescents. Pour en savoir plus sur ceux-ci, voir notamment ici et pour le livre, voir là.
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