Affichage des articles dont le libellé est nature. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est nature. Afficher tous les articles

lundi 1 décembre 2014

Un monde divisé


En kluven värld (Un monde divisé) d'Arne Sucksdorff (1948), c'est un peu La nuit du chasseur avec des animaux. C'est aussi un film qui, à quelques approximations près, pourrait illustrer le dualisme nature/culture qui marque l'esprit occidental depuis quelques siècles (avec ici, la nature sauvage, la prédation, la nuit, le froid VS les maisons chauffées au loin, fermées, presque étanches à l’environnement extérieur). 
Et de se demander, pendu aux moustaches d'un renard ou aux serres d'un hibou, si le monde est réellement divisé ?

lundi 26 mai 2014

lundi 5 mai 2014

Des milliards de pères (6)


J'ai des milliards de pères.
Lui me rappelle que "l'étude de la nature" doit être "notre seule religion".

vendredi 27 décembre 2013

Paradigme indiciaire (14)

 





Quand nous ouvrions une pelote de réjection, nous imaginions un rapace la nuit, ses yeux perçants dans le noir, le vol plané, la mise à mort et le festin. Quand nous examinions des empreintes et des pistes dans la boue, nous gambergions sur les hauts vols d'oiseaux de passage, sur les lointaines contrées d'où ils venaient et où ils partaient. Ils étaient passés, repartis, nous n'avions rien vu, et la trace de leur présence nous était pourtant offerte. Grâce à eux, nous avons pressenti ce que pouvaient être l'ubiquité et la mémoire. Grâce à eux, nous avons grandi avec des plumes, des brindilles et des coquilles d'escargots plein les poches. 

samedi 9 novembre 2013

Vers les cimes (36)


Dans La claire Fontaine (Verdier, 2013), David Bosc écrit (et on voudrait écrire ce mot en majuscules) l'exil en Suisse de Gustave Courbet après sa participation à la Commune de Paris. Et c'est une merveille. Ci-dessous, deux courts extraits (p. 17 et pp. 50-51). En haut, une photographie des restes de la Colonne Vendôme, détruite le 16 mai 1871 sous les ordres de Courbet. 

"L’homme qui venait de franchir la frontière, ce 23 juillet 1873, était un homme mort et la police n’en savait rien. Peu de temps avant son départ, il avait écrit : "Aujourd'hui, j'appartiens nettement, tous frais payés, à la classe des hommes qui sont morts, hommes de cœur, et dévoués sans intérêts égoïstes à la République, et à l'égalité." (Tous frais payés, ça veut dire : j'ai casqué, recta, il n'y a pas de princesse dans les parages.) L'holocauste écœurant dans lequel furent jetés la Commune et les communards avait tant et si bien frappé Courbet qu'il se rangeait dorénavant parmi la classe des hommes qui sont morts. En d'autres mots, il est sorti du grand chantage. Il a quitté la piste où prévalent les sornettes de la timbale à décrocher, de la marmite à rétamer, de l'honneur à tenir plus blanc que blanc au milieu du carnage, de la santé qui fait que tout va quand ça va ; il a balancé la dragée haute et le reste ; il s'est accordé d'être aveugle aux affiches, sourd aux fifres. A la façon des morts, il s'est arrangé un passage dans un autre monde, et le premier venu a fait l'affaire. C'est un homme mort qui fera l'amour avant huit jours."

" La campagne alentour était on ne peut plus jolie. La campagne, c'était cela qu'aimait le père de Courbet en l'appelant la Nature, cette clémence arrachée à l'absurde, cet enfouissement panique de la sauvagerie : un enclos, une vigne, un jardin d'agrément. Les pères et les mères transmettent leurs goûts à leurs enfants, on en convient, mais c'est un phénomène d'imprégnation et qui n'assure rien moins que la reprise des flambeaux ou l'enrichissement des collections. Le goût du vin, celui de la poussière, celui du sang, le goût de la nature aussi bien que l'odeur du parquet ciré - les enfants gardent tout. Mais le goût de la nature peut prendre la forme de la haine, de la manie, de l'addiction, la forme de n'importe quoi. On n'a pas la même façon d'aimer. 
Courbet a eu recours aux forêts inconcevables. Son œil ne tenait pas sur les jardins mignards. A peine assis, la barrière le gène, il s'arrache au pliant, renverse les guéridons, calte, dévale tout le chemin jusqu'au gros chêne, gicle et fuse parmi les blés, paumes ouvertes sur la barbe d'épis, doigts écartés dans la fourrure rêche, qui le gratte, l'irrite, l'échauffe ; il plonge à la première eau, flaque ou nuage noir. Il lui fallait incorporer la nature - boire, dévorer -, et s'y incorporer - se baigner, pénétrer les fourrés, les frondaisons, les grottes - et il brûlait, il devait, par un moyen ou par un autre, en restituer quelque chose.
Son œil ne tenait pas sur les jardins mignards, mais il y avait les fleurs. et le paradis de Courbet, c'était peut-être au cœur de la forêt, dans le maelström de la sauvagerie, un grand corps fait de fleurs. En Saintonge, au début des années soixante, il avait peint une jonchée de fleurs étendue sur un banc. Au pied d'un arbre vigoureux, dont les branches s'arc-boutent pour arrêter la catastrophe d'un crépuscule du soir, faisant comme une grille sur la férocité de nuages sanglants. Contre le ciel taché de brun, de vert, au pied d'un arbre noueux, c'était un corps alangui de fleurs suaves, dont une au milieu devenait blanche à la douleur. Des fleurs qui n'en finissent pas de s'ouvrir sous la rosée tranquille. Et sur le corps fragile et sauvage d'un printemps de fille, l'arbre - un peuplier tremble, probablement - dépose le rehaut sombre d'une autre mesure du temps, de cela qui dure tandis que nous mourons."

mercredi 2 octobre 2013

Paradigme indiciaire (12)


On a fort apprécié un excellent reportage écrit par Baptiste Morizot et intitulé Sur la piste du loup (paru dans le Philosophie Magazine du mois de septembre et lisible ici). Dans ce texte, le philosophe raconte comment il est parti dans les Cévennes en quête des traces de l'animal en compagnie d'Antoine Nochy, spécialiste du retour du loup en France. Il y est question, entre autres, de "chasse au réel", de "pièges à traces" ou encore d'"hétérophénoménologie". Concernant les problèmes bien connus occasionnés par la coexistence du loup et de l'homme au sein d'un même territoire, l'auteur élabore le personnage conceptuel du "diplomate-garou" censé favoriser une réelle cohabitation, voie médiane entre les partisans de la décimation (les éleveurs) et ceux de la sanctuarisation (les écologistes). 
Ci-dessous, deux extraits de l'article, à lire dans l'idéal en entier.
(et pour les chaussures ci-dessus : oui, hélas...) 

"Penser comme un loup
Aldo Leopold, dans son Almanach d’un comté des sables (1949), ouvrage pionnier de l’éthique de la terre, a formulé cette présence invisible : « Seul l’indécrottable peut ignorer la présence des loups, ou le fait que les montagnes ont une opinion personnelle à leur égard. » Vivant l’époque de l’extermination du loup dans l’Ouest américain, il avait saisi dans sa complexité écologique les effets de sa disparition : « Je soupçonne à présent que, de même qu’une harde de cerfs vit dans une peur mortelle du loup, la montagne vit dans une peur mortelle du cerf. Et avec plus de raison, parce qu’un cerf mâle pris par les loups sera remplacé en trois ans, mais un mont dénudé par les cerfs ne sera pas remplacé avant des décennies. De même avec les vaches. Le vacher qui débarrasse son pacage des loups ne se rend pas compte qu’il prend sur lui le travail du loup qui consiste à équilibrer le troupeau en fonction de cette montagne particulière. Il n’a pas appris à penser comme une montagne. » C’est avec ces phrases en tête que nous parcourons les crêtes, à la recherche de ce décentrement intérieur : une révolution copernicienne, depuis un référentiel anthropocentré, jusqu’à une expérience écocentrée.
Nous nous arrêtons pour déjeuner au creux d’un col. À l’horizon s’accumulent des nuages d’orage. Nous avons croisé des traces de canidés ; mais ce qu’on peut extrapoler de leur trajectoire, de leur forme, de leur situation, n’est pas concluant. Alors qu’on dévore une pintade en se léchant les doigts, Antoine explique : « La meilleure définition du tracking, c’est ce que dit Husserl sur le cube. Personne n’a jamais vu un cube en entier en un regard : tu vois ses faces visibles, mais tu projettes les faces cachées. Le problème est de faire exister ce que tu ne vois pas. Tu n’arrives à faire exister ce loup que par ta connaissance de son espèce et ton imagination de comment le vivant se débrouille sur un terrain particulier. Tu dois essayer, de la manière la plus objectivable possible, de faire exister les faces cachées des choses. C’est décisif pour le loup : c’est un animal élusif et ubiquitaire. » Une grêle nous cueille dans les sous-bois, sans prévenir.
La nuit descend avec nous des montagnes : nous rentrons bredouilles à l’oustaou, la maison fortifiée, rêvant des silhouettes de loup derrière chaque buisson, chaque pensée. Prouver l’existence du loup semble ce soir aussi ardu que prouver l’existence de Dieu. Mais le loup laisse quelques empreintes."

"Nous arpentons la piste, cherchant les pièges naturels pour les traces que sont les zones argileuses – au bout du regard, les crêtes sont splendides, mais nous n’avons d’yeux que pour les flaques de boue. Oui, nous chassons, mais pas le loup. Plutôt une Idée du loup, son essence mobile et bigarrée : ses manières d’aller, de vouloir, de faire territoire. Doug Smith, mentor d’Antoine et responsable de la réintroduction du loup à Yellowstone, la décrit en trois mots, que chaque être décline à sa façon : « social, travel and kill » (« socialiser, voyager et tuer »).
Mais cette chasse à l’Idée laisse sa proie intacte. Ici, l’intuition de Nietzsche concernant l’origine de la quête de connaissance devient manifeste. Elle ne constitue pas une recherche abstraite et désintéressée de savoir. Dans une perspective généalogique, la pensée apparaît bien plutôt comme une continuation de la prédation : pister et traquer les phénomènes. Mais c’est une continuation sublimée, c’est-à-dire séparée de sa violence et de sa létalité initiales, ce qui inverse son rapport à la proie. C’est une « chasse au réel » qui ne tue pas, mais exalte la proie, la rehausse d’être connue de manière plus complexe, plus subtile – plus vivante."

lundi 3 décembre 2012

L'usage sonore du monde (16)






Le musicien Yannick Dauby vit à Taïwan où il mène de front de nombreuses activités liées à la collecte de sons (audio-naturalisme, composition, réflexion théorique...). Il est par ailleurs l’initiateur de la plateforme Kalerne, une mine pour qui s'intéresse à la phonographie, au paysage sonore ou à l'écoute des mondes animaux. Sorti début 2012, son disque Taî-pak thiaⁿ saⁿ piàn (édité conjointement par Kalerne et atelier hui-kan) est incontestablement un de nos préférés de l'année. Il présente trois œuvres (Nous, les défunts - Taipei 2030 - Ketagalan) composées à partir d'enregistrements de terrain. Nous, les défunts peut être écouté ici sur le site de Silence Radio, organisation pour laquelle la composition a été commandée en 2008. Yannick Dauby a répondu ici à quelques questions, ce pour quoi nous le remercions. 
Les trois photographies ci-dessus illustrant Nous, les défunts sont issues du site de Kalerne.
 
L’interaction entre les mondes sonores humains et animaux semble être une de vos préoccupations. Par exemple, la composition Nous, les défunts (reprise sur l’album Taî-pak thiaⁿ saⁿ piàn) présente à l’auditeur un montage captivant de sons issus d’une procession liée à des rites funéraires (captée à Taiwan) et des chants de cigales. Ce jeu procède-t-il d’une volonté de brouiller les pistes en matière de perception du dualisme nature/culture dont par exemple Philippe Descola (et son ouvrage Par-delà nature et culture) s’est fait le théoricien ?

Je suis effectivement à la recherche de points de rencontre, de croisements. Mais souvent, ils n'existent que sous un aspect symbolique.
Cet ouvrage de Philippe Descola est fascinant dans les modèles qu'il propose et cette lecture m'avait largement inspiré, pour ne pas dire éclairé. Je dois néanmoins rester un peu plus humble : "Nous, les défunts", comme les deux autres pièces de ce disque, ne sont que des rêveries. Je ne connais aucune forme d'interaction entre les processions rituelles taoïstes et les chants de reproduction de cigales. En fait, ces deux mondes s'ignorent, ce sont des Umwelt sans intersection. Ce qui les a associés, c'est l'ironie d'une écoute et la magie du mixage audio. Outre la surprenante compatibilité de ces matériaux sonores, j'avais envie de jouer avec les cycles de vie et de mort. En été, les défunts reviennent en ville et pour quelques semaines ils sont accueillis par les habitants, avant d'être renvoyés dans le monde des morts. Les cigales sortent de terre où elles passent la plupart de leur vie d'insecte et chantent ensemble pour quelques jours, jusqu'à leur chute finale.
Dans le monde chinois, les animaux ont un rôle symbolique bien souvent lié au langage, parlé ou écrit. La nature est traitée par couches successives d'interprétations. Peut-être cela a-t-il influencé ma démarche pour cette pièce sonore. À Taipei, on est bien loin de cette écoute phénoménologique qu'a décrite Steven Feld en étudiant le peuple Kaluli dans les forêts du mont Bosavi…

Toujours pour rester sur cette idée de dépassement, je suis très sensible au fait que vous soyez autant impliqué dans la composition que dans l’audio-naturalisme. J’ai l’intuition que ces deux domaines se chevauchent, mais je voudrais savoir comment vous vous situez par rapport à ces deux champs d’activité a priori distincts ? Par ailleurs, pour ces deux domaines, pourriez-vous expliquer en quoi les pratiques sur le terrain et dans le studio se ressemblent et se distinguent ?

Je suis entré dans l'audio-naturalisme (puisqu'il faut désormais l'appeler ainsi) par la porte de l'acousmatique. Un grésillement capté en ondes courtes, un grattement de capteurs piezo-électriques ou une stridulation d'insectes étaient alors pour moi équivalents en terme de musicalité. Assez bizarrement, ce sont mes fragments d'étude de l'ethnomusicologie qui m'ont amené à réfléchir sur ces "noms" (en nomenclature linnéenne si possible) avec lesquels on étiquette les sons : quand une voix animale porte un nom, je me demande de quelle vie elle parle. C'est comme cela que je me suis intéressé brièvement aux oiseaux en France (je suis un piètre ornithologue) et aux amphibiens de Taiwan plus récemment (avec lesquels j'ai peut-être plus d'affinités).
En fait une grande part de mon travail de composition se fait sur le terrain, casque sur les oreilles, au moment où j'appuie sur le bouton arrêt de mon enregistreur. Les sensations sont encore vives, et beaucoup d'associations d'idées ont lieu à ce moment-là.
Je ne connais qu'une seule manière d'enregistrer les sons. Et j'ai toujours aimé l'idée de collectage : mes parents étaient géologues amateurs, la maison était remplie de cailloux divers et variés. Je collecte des sons, pour des raisons multiples. Même si les intentions et le contexte de travail varient énormément, j'ai toujours la même attitude gourmande avec un microphone (les oreilles plus grosses que le ventre). Le studio c'est une sorte de fermentation artificielle des sons récoltés. Peu m'importe le temps passé, s'il s'agit d'une simple sélection parmi des matériaux pour en tirer une phonographie naturaliste, ou s'il s'agit d'une réinterprétation complète : je suis face aux haut-parleurs et pour la première fois les sons obtiennent une autonomie.
La différence du studio par rapport à la prise de sons, c'est qu'il y a une multitude d'écoutes, parfois simultanées. C'est alors que les décisions, les choix se font. Je trie parmi ces écoutes, et par conséquence, le travail prend une direction plus ou moins musicale, plus ou moins documentaire, plus ou moins naturaliste. La plupart du temps c'est un hybride qui sort du studio.

La phonographie (c’est-à-dire « l'activité de captation et de fixation des phénomènes sonores » pour reprendre votre définition) est pour moi une entreprise souvent mélancolique en ce qu’elle fixe les traces d’un espace sonore éteint dès lors qu’il est capté. Etes-vous sensible à cette fonction mémorielle de l’enregistrement, que ce soit d’un point de vue écologique, historique ou anthropologique ? Je pense par exemple à votre beau projet Village, Vestiges (Shejingren, 2009), issu d'une collaboration avec Wan-Shuen Tsai, présentant des photographies et des captations sonores de maisons vides d'un village d'Auvergne et d'habitations traditionnelles abandonnées de l'archipel de Peng-Hu à Taïwan.

J'enregistre pour produire de l'écoute. Je ne suis pas un archiviste, mais j'aime à construire des situations de partage des sons qui ont une importance à mes oreilles.
Il m'arrive de travailler en collaboration avec des naturalistes : avec eux, j'ai eu accès à quelques milieux naturels, un accès basé sur la connaissance et la documentation. J'enregistre et partage mes enregistrements pour proposer un accès sensible, sensoriel à ces mêmes milieux.
De la même manière, lorsque je collabore avec des communautés à Taiwan (chez les Hakka ou les Atayal par exemple), je n'enregistre pas "pour les générations futures", mais pour les gens que je rencontre, à qui je donne à entendre ce qui existe et qui peut être encore transmis oralement. Je crois beaucoup au rôle de catalyseur de la prise de sons : par exemple après avoir insisté pour enregistrer un groupe de Bayin (musique traditionnelle d'origine chinoise, présente chez les Hakkas de Taiwan), les musiciens dont la moyenne d'âge est assez élevée ont repris leurs activités. Alors qu'ils avaient interrompu leur pratique régulière pendant plusieurs années, suite à la publication du CD que nous avons produit ensemble, il y a un net regain d'attention et des tentatives pour former des enfants à cette forme musicale.
Je pense la phonographie comme une activité de médiation et d'interprétation plutôt qu'une pratique de la mémoire. Dans le cas des maisons traditionnelles de Peng-Hu, il y a une urgence extrême pour sauver ce patrimoine architectural incroyable (les maisons sont construites en blocs de corail). Ce travail nous a permis parfois de pouvoir sensibiliser à l'environnement naturel et aux spécificités culturelles de l'archipel.

Que ce soit pour le compositeur ou l’audio-naturaliste, une écoute adéquate semble être la condition sine qua non de tout travail d’investigation sonore. Comment pourriez-vous définir cet état de disponibilité et de concentration que constitue une ‘bonne’ écoute sur le terrain ? Pourriez-vous par ailleurs raconter une expérience d’écoute particulièrement marquante ?

Il m'est difficile de décrire ce que devrait être une telle écoute. Par contre je peux facilement dire ce que je recherche : sur le terrain, tout comme en studio, il se produit parfois une augmentation de la sensibilité. Cela passe par les canaux auditifs pour finir par un picotement sur les épaules. Ce moment où l'on oublie un peu les raisons d'être ici ou là. Il y a un véritable plaisir sensuel de la prise de son. L'audio-naturaliste passe quand même une grande partie de son temps à écouter des chants de séduction ! Je suis le plus concentré lorsque je fonctionne de manière non-préméditée, sans anticiper cette situation sonore que j'essaie de capter, la perception du temps peut enfin s'estomper : l'audition se rapproche alors plus de l'odorat que de la vision.
Récemment je me suis penché (littéralement) sur des sources de gaz soufré à Yangmingshan, dans les montagnes au nord de Taipei. Les solfatares sont des grands ennemis de l'équipement audio-visuel, aussi j'avais du mal à rester concentré. Je me suis approché (un peu trop peut-être) d'une sorte de cheminée géante constituée de matière grisâtre et friable d'où sortaient des fumerolles assez violentes. Sous mes semelles chaudes, je sentais une vibration légère et dans mon casque un énorme souffle me remplissait l'esprit. La plus petite oscillation de la perche provoquait un changement de perspective et en même temps le vent sifflait en jouant avec le biseau de la cheminée. Tout ça me dépassait largement, en dimensions, en imaginaire et en sensations. 

mardi 18 septembre 2012

De l'amour à la haine il n'y a qu'un pas





Le crocodile marin (Crocodylus porosus) vit en Asie du Sud et du Sud-Est ainsi qu'en Océanie. Le mâle, mesurant généralement entre 4,3 et 5,6 mètres, atteint parfois les 7 mètres. Des observations plus rares font mention d'animaux de plus de 8 mètres. La Bête se nourrit parfois de requins, en toute simplicité. Il lui arrive de surfer sur les vagues, en groupe et avec panache, tandis que sur la plage, des apprentis nageurs se grattent le crâne avec hésitation. Ils feraient mieux de rentrer chez eux et de faire comme moi : écouter le tremblé et ombrageux Grimwood (1969-1974) de Michael Yonkers.
La photo ci-dessus, prise à Bornéo en 1925 par un membre de la famille du Captain Jack Sammons, est issue de la NOAA photo Library.

lundi 17 septembre 2012

Il n'y a pas de Nature


C'est en achevant notre lecture qu'on a la bonne idée d'aller chercher la traduction de l'extrait d'un très beau poème de Pessoa (uniquement donné dans sa langue originale) placé par Philippe Descola en exergue de son Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005). Et en-dessous, un extrait de l'ouvrage (ô combien percutant et fascinant) dudit Descola (pp. 26-27). Pour que je considère les chats des voisins dans un rapport totémique, il n'y a désormais plus qu'un pas...

"J’ai vu qu’il n’y a pas de Nature,
Que Nature n’existe pas,
Qu’il y a collines, vallées, plaines,
Qu’il y a arbres, fleurs, herbages,
Qu’il y a rivières et pierres,
Mais qu’il n’y a pas un tout à quoi tout ça appartiendrait,
Qu’un ensemble réel et véritable
Est une maladie de nos idées.
La Nature est parties sans un tout.
Voilà peut-être le mystère en question dont ils parlent."
Alberto Caeiro, Le gardien de troupeaux, extrait du poème XLVII (1925) (traduction de Maria Antónia Câmara Manuel, Michel Chandeigne et Patrick Quillier).

"A l’instar des Achuar, les Makuna catégorisent les humains, les plantes et les animaux comme des « gens » (masa) dont les principaux attributs – la mortalité, la vie sociale et cérémonielle, l’intentionnalité, la connaissance – sont en tout point identiques. Les distinctions internes à cette communauté du vivant reposent sur les caractères particuliers que l’origine mythique, les régimes alimentaires et les modes de reproduction confèrent à chaque classe d’êtres, et non pas sur la plus ou moins grande proximité de ces classes au paradigme d’accomplissement qu’offriraient les Makuna. L’interaction entre les animaux et les humains est également conçue sous la forme d’un rapport d’affinité, quoique légèrement différent du modèle achuar, puisque le chasseur traite son gibier comme une conjointe potentielle et non comme un beau-frère. Les catégorisations ontologiques sont toutefois beaucoup plus plastiques encore que chez les Achuar, en raison de la faculté de métamorphose reconnue à tous : les humains peuvent devenir des animaux, les animaux se convertir en humains, et l’animal d’une espèce peut se transformer en un animal d’une autre espèce. L’emprise taxinomique sur le réel est donc toujours relative et contextuelle, le troc permanent des apparences ne permettant pas d’attribuer des identités stables aux composantes vivantes de l’environnement.
La sociabilité imputée aux non-humains par les Makuna est aussi plus riche et plus complexe que celle que les Achuar leur reconnaissent. Tout comme les Indiens, les animaux vivent en communauté, dans des « longues-maisons » que la tradition situe au cœur de certains rapides ou à l’intérieur de collines précisément localisées ; ils cultivent des jardins de manioc, se déplacent en pirogue et s’adonnent, sous la conduite de leurs chefs, à des rituels tout aussi élaborés que ceux des Makuna. La forme visible des animaux n’est en effet qu’un déguisement. Lorsqu’ils regagnent leurs demeures, c’est pour se dépouiller de leur apparence, revêtir parures de plumes et ornements cérémoniels, et redevenir de manière ostensible les « gens » qu’ils n’avaient pas cessé d’être lorsqu’ils ondoyaient dans les rivières et fourrageaient dans la forêt."