Affichage des articles dont le libellé est aura. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est aura. Afficher tous les articles

dimanche 1 février 2015

Devenir ciel









Les animaux de distance de Paz Boïra (Fremok) évoque une rencontre, un voyage où l'animal apparaît comme le guide et le gardien d'un monde, celui des taillis, qui est peut-être celui de nos rêves. Avec ses belles illustrations qui sont autant de fenêtres vers des lointains (si proches soient-ils), le livre fascine, interroge et rappelle aussi bien le maître récit de Lewis Carroll que ce texte talisman qui ouvre Le versant animal (Bayard) de Jean-Christophe Bailly, et dont on ne peut s'empêcher de livrer quelques lignes ici : 

"Or ce qui m'est arrivé cette nuit-là et qui sur l'instant m'a ému jusqu'aux larmes, c'était à la fois comme une pensée et comme une preuve, c'était la pensée qu'il n'y a pas de règne, ni de l'homme ni de la bête, mais seulement des passages, des souverainetés furtives, des occasions, des fuites, des rencontres. Le chevreuil était dans sa nuit et moi dans la mienne et nous y étions seuls l'un et l'autre. Mais dans l'intervalle de cette poursuite, ce que j'avais touché justement, j'en suis sûr, c'était cette autre nuit, cette nuit sienne venue à moi non pas versée mais accordée un instant, cet instant donc qui donnait sur un autre monde. Une vision, rien qu'une vision - le "pur jailli" d'une bête hors des taillis - mais plus nette qu'aucune pensée."

mercredi 27 février 2013

Le terril (3)


 


 "Au-dessus des dunes maritimes ou des alpages montagnards, dans les plaines cultivées ou sur les landes et les tourbières, parfois même en pleine cité, un petit rapace vient se fixer au ciel, comme suspendu à un fil. Pendant de longues minutes, il se maintient sur place en "Saint-Esprit", les ailes agitées de battements réguliers ou d'un frémissement, la tête penchée vers le sol qu'il observe avec attention."
Bientôt, le faucon crécerelle (Falco tinnunculus) n'hésitera pas à fondre sur sa proie, à l'achever, à la déchiqueter et à l'ingérer par fragments. Il paraît que l'oiseau peut repérer son futur repas à une distance qui équivaut à deux fois la hauteur à laquelle il interrompt son vol. Cela correspond, à peu de choses près, à l'intervalle qui nous séparait lorsque je l'ai aperçu ce dimanche. L'animal est apparu, a guetté, point presque immobile dans le ciel, puis à mon approche, s'en est allé en frôlant quelques flocons de neige épars. Sur les photographies, trois points à peine visibles attestent cette rencontre qui n'en est une que pour moi. Mais en se dérobant de la sorte, le rapace rend tangible cette frontière inaliénable qui existe entre lui et moi. Dommage, je lui aurais bien tordu le cou, à cette fichue bête. Peut-être une autre fois. En avant.

mardi 15 janvier 2013

Paradigme indiciaire (4)

Passage de l'Opéra, Paris, 1909

"La trace est l’apparition d’une proximité, quelque lointain que puisse être ce qui l’a laissée. L’aura est l’apparition d’un lointain, quelque proche que puisse être ce qui l’évoque. Avec la trace, nous nous emparons de la chose ; avec l’aura, c’est elle qui se rend maîtresse de nous." 
Walter Benjamin, Paris, capitale du xixe siècle. Le livre des passages, trad. par Jean Lacoste, 3e édition, Paris (M 16a, 4).

"Au phénomène de la trace doit avant tout être rattaché le flâneur que Benjamin est, il est vrai, le premier à avoir identifié comme une figure spécifique du xixe siècle. Alors que le promeneur, son précurseur du xviiie siècle (M 13a, 3), découvrait dans la nature sauvage un paysage esthétique, le flâneur découvre un monde qui lui y est opposé, un monde étranger à la nature : « ce dernier voit la ville se scinder en deux pôles dialectiques. Elle s’ouvre à lui comme paysage et elle l’enferme comme chambre (Stube) » (M 1, 4). La masse des grandes villes est l’élément vital du flâneur. Elle est pour lui tout à la fois labyrinthe et asile, enivrant élixir de vie et incomparable champ d’observation sur lequel son regard physiognomonique fait ses preuves dans l’art de « déchiffrer sur les visages la profession, l’origine et le caractère » (M 6, 6), enregistrant les traces, perçant ce que la vie publique tient caché. Le flâneur préfigure ainsi le détective (M 13a, 2). C’est l’expérience moderne de l’anonymat au sein de la masse des grandes villes en perpétuelle croissance (attestée depuis 1798) que cette figure incarne. En littérature, elle se traduit par l’avènement du roman policier dont le contenu social tient, à l’origine, à « l’effacement des traces de l’individu dans la foule de la grande ville ». "
"Ce qui, aux yeux de Baudelaire, différenciait le flâneur du simple badaud était, entre autres, le fait qu’en tant qu’homme de la foule, il pouvait tout aussi bien rester dans une distance souveraine à l’égard des foules des grandes villes (« L’observateur est un prince qui jouit partout de son incognito ») ou y plonger comme dans un « immense réservoir d’électricité » en « amoureux de la vie universelle », tout en mettant en mots la connaissance, sinon la conscience qu’il avait d’elle (« On peut aussi le comparer, lui, à un miroir aussi immense que cette foule ; à un kaléidoscope doué de conscience »). À un moment au moins, Benjamin reconnaît que le flâneur dans la foule peut sans doute avoir vu au travers de l’illusion sociale. « L’oisiveté du flâneur est une protestation contre la division du travail » (M 5, 8)
Extraits de Hans Robert Jauss, « Trace et aura. Remarques à propos du Livre des passages de Walter Benjamin », Trivium, 10–2012 (texte paru en ligne ici)