jeudi 1 mai 2014

La Naissance de la Musique


"Derrière moi, sous un tas de feuilles suspendues à des branches qui font office de dais, on vient d'étendre le corps gonflé et noir d'un chasseur mordu par un crotale. Fray Pedro dit que la mort remonte à plusieurs heures. Cependant, le Sorcier se met à secouer une calebasse pleine de petits graviers, seul instrument que ces gens connaissent pour tâcher d'éloigner les mandataires de la Mort. Il se fait un silence rituel, annonciateur des formules magiques, qui porte à son comble l'expectative générale. Alors, dans la vaste forêt qui s'emplit de terreurs nocturnes, la Parole surgit. Une parole qui est désormais plus que simple parole, qui prend la voix de celui qui exprime et celle qu'on attribue aussi à l'esprit du cadavre. L'une sort de la gorge du rebouteur ; l'autre, de son ventre. L'une est grave et confuse tel un bouillonnement de lave souterrain ; l'autre, au timbre moyen, est coléreuse et criarde. Elles alternent et se répondent. L'une menace quand l'autre gémit ; celle du ventre devient sarcasme quand celle qui surgit du gosier devient pressante. On entend des espèces de portamenti gutturaux, qui se prolongent en hurlements ; des syllabes qui soudain se répètent beaucoup, finissant par créer un rythme ; il y a des trilles soudain coupés par quatre notes qui sont l'embryon d'une mélodie. Puis c'est la vibration de la langue entre les lèvres, un mugissement rentré, un halètement à contre-mesure, sur la calebasse. C'est quelque chose qui se place bien au-delà du langage et qui cependant est encore très loin du chant. quelque chose qui ignore la vocalise, mais est déjà plus que le mot. Ces cris sur un cadavre entouré de chiens muets deviennent vite horribles et effrayants. Le sorcier le prend à partie maintenant, vocifère, frappe le sol de ses talons, dans une crise de fureur imprécatoire qui est, déjà, la vérité profonde de toute tragédie, tentative primordiale de lutte contre les puissances de destruction qui se mettent en travers du calcul des hommes. J'essaye de rester en dehors, de garder les distances. Mais je ne puis me soustraire à l'horrible fascination que cette cérémonie exerce sur moi... Devant l'obstination de la Mort, qui refuse de lâcher sa proie, la Parole mollit, se décourage. Dans la bouche du Sorcier, du rebouteur orphique, le Thrène - car c'est un thrène que j'entends - râle et s'affaisse convulsivement et me laisse ébloui sous le coup d'une révélation : je viens d'assister à la Naissance de la Musique."

Extrait de : Alejo Carpentier, Le partage des eaux, 1956.

mercredi 30 avril 2014

Paradigme indiciaire (20)






Quelques exemples des "cartes et lignes d'erre" réalisées à l’initiative de Fernand Deligny. Avec quelques explications ci-dessous, issues du livre consacré à ce sujet et publié aux éditions L'Arachnéen. Et on va voir ou revoir les films de Deligny et ses comparses, dont le magnifique Le moindre geste, publiés dans la collection Le geste cinématographique.

"En 1968, Fernand Deligny fonde un réseau de prise en charge d’enfants autistes dans les Cévennes, à Monoblet. Quelques années plus tard (1975-1976), il consacre trois numéros de la revue Recherches, fondée par Félix Guattari, à cette expérience qu’il mène en marge des institutions éducatives et psychiatriques. Deligny n’est pas psychiatre. Il parle d’ailleurs plus volontiers d’enfants mutiques qu’autistes. À une époque où la prise en charge de l’autisme infantile est encore mal assurée, il propose un milieu de vie organisé en aires de séjour dans lesquelles les enfants vivent le coutumier auprès d’adultes non diplômés (ouvriers, paysans, étudiants). À ces éducateurs qui n’en sont pas – il les appelle les présences proches -, il propose de transcrire les déplacements et les gestes des enfants. Dans chacune des aires de séjour – situées à une quinzaine de kilomètres les unes des autres – et durant dix ans, au jour le jour (le soir ou le lendemain, parfois plusieurs jours après), les adultes tracent des cartes sur lesquelles ils reportent leurs propres trajets puis, sur des calques, les lignes d’erre des enfants. « Pour rien, pour voir, pour n’avoir pas à en parler, des enfants – là, pour éluder nom et prénom, déjouer les artifices du IL dès que l’autre est parlé. » Ces cartes ne servent ni à comprendre ni à interpréter des stéréotypies ; mais à « voir » ce qu’on ne voit pas à l’œil nu, les coïncidences ou chevêtres (lignes d’erre qui se recoupent en un point précis, signalant qu’un repère ou du commun se sont instaurés), les améliorations à apporter à l’aménagement de l’espace, le rôle des objets d’usage dans les initiatives des enfants, leur degré de participation à telle tâche coutumière au fil des jours, l’effet sur eux du geste pour rien d’un adulte (un signe, un repère supplémentaire), etc."
 

mardi 29 avril 2014

Des milliards de pères (4)



J'ai des milliards de pères.
Lui m'apprend à tenir mon crayon sans rougir.

lundi 28 avril 2014

Le terril (14)


 

Je ne saurai rien de ma vie
sang obscur et monotone.
Je ne saurai rien, qui j'aimais, qui j'aime
maintenant que replié, réduit à mes
membres,
dans le vent pourri de mars
j'énumère les maux des jours déchiffrés.
Des branches déjà s'envole la fleur maigre
Et moi j'attends
la patience de son vol irrévocable.
(Salvatore  Quasimodo)

Le plus beau film belge, peut-être un des plus beaux films de l'histoire du cinéma, a été tourné sur des terrils.
Déjà s'envole la fleur maigre de Paul Meyer (1960) n'est toujours pas disponible en dvd. Nous sommes en 2014. Et moi j'attends la patience de son vol irrévocable...

dimanche 27 avril 2014

jeudi 24 avril 2014

Des milliards de pères (3)





J'ai des milliards de pères.
Eux m’apprennent à tenir sur une branche et à devenir une abeille.

jeudi 10 avril 2014

Le peintre (5)


Tu as seize ans, Le Peintre, et tu dois bien apprendre un métier. Fils de peintre, tu deviendras peintre. Et ton père de t'emmener à l'atelier pour préparer les couleurs, encoller les panneaux, et nettoyer les pinceaux. Il n'y a pas de débuts modestes, il n'y a que des apprentissages. Fils de, on aurait pu penser que tu jouirais d'une situation privilégiée au sein de l'entreprise paternelle. Mais tu dois bien vite te rendre à l'évidence. Durant quatre ans, tu vas morfler. Ton père, ses apprentis, tes frères même te voient d'un mauvais œil. Ils te feront bouffer de la garance, te jetteront de la poudre d'azurite dans les yeux, te défriseront à l'huile de lin. Et puis aussi, ils t'enfermeront dans la caisse d'une retable à destination du Nord dont tu sortiras, exsangue, après plusieurs jours de cris et de nausées. Et ne mentionnons même pas les savates, coquarts, croche-pieds qui seront ton quotidien de futur maître. Et puis il y a ces soirs où seul, tu termines le nettoyage autour des chevalets. Le soleil passe à travers la fenêtre, te brûle les yeux et toi aussi, malgré tout, tu éprouves de la joie. Et ce leurre de te faire exister, de faire en sorte que l'Histoire soit. Et que je révèle ton calvaire à mon profit. Merci Le Peintre, et prends le bus.

mercredi 9 avril 2014

Vers les cimes (41)


"Nous finissons la soirée dans un lieu obscur qui est une manière de Farolito, parlons de nos vies, de nos errements, de nos peurs, d'amis communs. Sur le chemin du retour, descendant à pied la rue Pasteur, pas très loin de la rue Savorgan-de-Brazza, je songe qu'il est tout de même curieux que nos vies puissent emprunter de si labyrinthiques parcours. Qu'elles soient vides à ce point, sans doute. D'avoir hérité d'un monde où tous les cours d'eau, tous les oiseaux portent des noms. Et qu'il est réconfortant d'avoir ici des amis."

Extrait de Patrick Deville, Equatoria, 2009.

Des milliards de pères (2)


J'ai des milliards de pères.
Lui m'apprend à viser juste.