vendredi 12 septembre 2014

Le terril (20)


L'homme qui pense a les fesses rouges comme un macaque. Sur le terril, il vient parfois s'asseoir et s'interroger. Son principal sujet de réflexion, c'est le Monde qui naît. Qu'y avait-il avant le big bang ? Comment concevoir le passage du néant à ce qui n'en est plus ? Et pourquoi même envisager un début, alors qu'une continuité sans limites est tout aussi envisageable ? Anaximandre de pacotille, il détaille l'illimité, l'inengendré, l'indéterminé, l'immatériel. Je vais parfois l'écouter, son soliloque s'accorde bien au paysage. Je m'en ferais bien un ami, ça peut toujours servir un homme qui pense. Mais malgré mes présents et ma prévenance, il ne s'arrête jamais de parler. Un jour, alors qu'il revenait encore sur la nécessité de la nécessité ou que sais-je encore comme futilités déguisées, j'en ai eu assez. Je l'ai empoigné, défroqué et lui ai donné une grosse fessée. Avec sa tête de planisphère triste, il est allé s'installer un peu plus loin et a recommencé son monologue. J'ai tourné les talons et ne l'ai plus jamais revu. Depuis, là où il avait coutume de s'asseoir, là où l'horizon s'écroule, la roche a pris une teinte écarlate.
En avant.

jeudi 11 septembre 2014

Des milliards de pères (13)


J'ai des milliards de pères.
Lui m'enseigne qu'"Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès."
(Walter Benjamin, Sur le concept d'histoire, thèse IX)

mercredi 10 septembre 2014

La danse des possédés (103)


Des chats rôdent et m'empêchent de déjeuner en paix.

dimanche 7 septembre 2014

Le terril (19)



Un rêve :
Le bout de mon index droit est tranché et s'en échappent de la fumée ainsi que des volutes de sang transformé en gaz. Je me consume et cela fait du bien. 
J'ouvre les yeux, j'ai cinq ans et quelques personnes m'entourent. D'elles émane un halo, faible, mais nettement perceptible. Certaines jouent d'un instrument, ensemble ou pas, je ne sais pas très bien. D'autres regardent dans le lointain. Des fourmis grimpent sur mes jambes et comme ce sont des noires, je ne m'en soucie guère. Le monde est ici et si l'horizon porte loin, il n'y a rien au-delà. J'en suis sûr.
La prochaine fois, je prendrai mon kazoo.
En avant.

jeudi 4 septembre 2014

Paradigme indiciaire (22)




"La présence de l'humanité dans sa multitude est toujours là dans mon travail. Ce grand nombre est parfois évoqué par des tonnes de vêtements usés, par des centaines de photographies, ou par des milliers d'objets perdus (que je recueille au Bureau des Objets Trouvés), ou encore par de longues listes de noms, ceux d'ouvriers dans une usine du nord de l'Angleterre au 19e siècle, ou ceux des artistes ayant participé à la Biennale de Venise depuis sa création. Le nombre, le côté presque interchangeable de l'être humain et son unicité, son caractère propre, sont une des oppositions sur lesquelles je travaille. Je m'intéresse à ce que j'ai appelé La petite mémoire, une mémoire affective, un savoir quotidien, le contraire de la grande mémoire préservée dans les livres. Cette petite mémoire, qui forme pour moi notre singularité, est extrêmement fragile, et elle disparaît avec la mort. Cette perte d'identité, cette égalisation dans l'oubli sont très difficiles à accepter ; par exemple, quand on regarde des centaines de crânes, ils ont tous l'air identiques."  
Christian Boltanski, « La petite mémoire », Le Voyage au Pérou, Christian Boltanski. Dernières années, catalogue du Musée d'art moderne de la ville de Paris, 1998.
 

mardi 2 septembre 2014

La danse des possédés (102)



Quand on déchiffre et interprète une partition tatouée sur le postérieur d'un des suppliciés dépeints sur le volet droit du Jardin des délices de Jérôme Bosch, on obtient un morceau littéralement infernal tel que pouvait le concevoir le grand peintre...

jeudi 28 août 2014

mercredi 27 août 2014

Mnémotourisme (32)







Ici, le massacre se présente uniquement sous la forme du trompe-l’œil. Ce n'est pas le cas ailleurs.

Ces peintures de Jean-Jacques Bachelier datent toutes du 3e quart du 18e siècle et sont conservées au musée national du château de Fontainebleau (voir ici pour détails).
De haut en bas :
- Bois d'un cerf attaqué par l'équipage du Roi au Bois Guérin, le 1er Juin 1778
- Bois d'un cerf chassé par le Roi près de l'Etang Royal, 14 mai 1773
- Bois de cerf attaqué dans les tailles d'Epernon et pris le 2 juin 1764
- Bois de cerf attaqué à la Haute-Queue, le 5 Juillet 1764, à Compiègne
- Bois de cerf chassé par le Roi à Saint-Hubert le 10 Juin 1767
- Bois de cerf pris par le Roi le 1er juillet 1767

mardi 26 août 2014

Le peintre (9)


Celles qui crachent dans la soupe, celles qui pendent de la couenne, celles qui regardent fixement le ciel et grincent des dents, celles qui malmènent les chiens des voisins, les empoisonnent même, celles qui ont les jambes bleues et lourdes, celles qui se roulent dans les bogues de marrons, celles qui courent derrière les carrosses, celles qui ne croient plus aux miracles, celles qui chantent le Kyrie avec ferveur, celles qui se grattent le cuir chevelu jusqu'au sang, celles qui pétrissent du matin au soir, celles qui fument par le nez, celles qui se cognent dans les meubles, celles qui voient l'avenir, celles qui roucoulent aux oreilles des enfants, celles qui longent les murs, celles qui se coiffent de plumes, celles qui mâchent le cuir longtemps, celles qui crient au loup, celles qui collectionnent les images de saint Jacques, celles qui viennent du Nord, celles qui ont perdu leur père, celles qui se taisent, celles qui espionnent les hommes d'église, celles qui cachent des branches de céleri sous leur oreiller, celles qui chantent...
Il y en a pour tous les goûts.
Mais pour toi Le Peintre, il n'y en eut qu'une, et son nom était Agnès.

lundi 25 août 2014

Des milliards de pères (12)


J'ai des milliards de pères.
Lui m'apprend à m'étourdir d’exorcismes et à déposséder les enfants.