C'est un peu par hasard et sur la base d'un bon pressentiment qu'il y a quelques semaines, j'ai acheté des tickets pour le Nightmare before Christmas curated by Godspeed You! Black Emperor (All Tomorrow's Parties) qui aura lieu du 3 au 5 décembre sur la côte Atlantique de la Grande-Bretagne. Les confirmations sont arrivées au compte-gouttes pour former au final une affiche ENORME qui comprend aussi bien des pionniers du minimalisme (Tony Conrad, Charlemagne Palestine), de la noise (Borbetomagus, Throbbing Gristle) et du post-punk (The Dead C, The Ex), que des électroniciens passionnants (Philip Jeck, Black Dice), des improvisateurs (John Butcher), des Japonais fous (Keiji Haino, Maher Shalal Hash Baz), des joueurs de synthé (Emeralds) et des Serbes à trompettes. Et Francisco Lopez ! Ça promet ! J'en reparlerai certainement ici plus tard, en hiver. Ci-dessous, le line-up avec ma sélection en gras.
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GODSPEED YOU! BLACK EMPEROR / "WEIRD AL" YANKOVIC / NEUROSIS / THROBBING GRISTLE / TINDERSTICKS / BARDO POND / THE EX / DEERHOOF / THE DEAD C / BLACK DICE / FRANCISCO LOPEZ / TIM HECKER / MIKE WATT / SCOUT NIBLETT / WOLVES IN THE THRONE ROOM / MARISSA NADLER / GROWING / RANGDA / NOMEANSNO / JOSEPHINE FOSTER (SOLO) / WHITE MAGIC / EMERALDS / DANIEL HIGGS (LUNGFISH) / BOBAN I MARKO MARKOVIC ORCHESTRA / CHARLEMAGNE PALESTINE / COUNTRY TEASERS / DANIEL MENCHE / MAHER SHALAL HASH BAZ / BORBETOMAGUS / FLOWER-CORSANO DUO / KEIJI HAINO / BRUCE MCCLURE / MAHJONGG / CLUSTER / BERG SANS NIPPLE / SICK LLAMA / ONEIDA presents THE OCROPOLIS / HANGED UP with TONY CONRAD / THEE OH SEES / MATANA ROBERTS / LAND OF KUSH / PHILIP JECK / JOHN BUTCHER / YOMUL YUK / DREAMCATCHER / THE SADIES
Certaines œuvres perturbent autant qu'elles fascinent par le dérangement mental, voire la folie, qui en émane. Un des derniers albums de Dave Phillips (dont on avait déjà parlé ici), intitulé mystérieusement ? (HCB, 2010), présente un collage de vignettes composées en 2009 "as part of a therapeutic process during a period dominated by severe disturbances of loss, mental abysses and despair". S'y alternent enregistrements d'ambiances naturelles, passages bruitistes, jeu lugubre d'accordéon ou de piano et sons "concrets". Parfois, une porte claque au loin. Ailleurs, des gémissements féminins sont mixés avec ce qui ressemble à un souffle de bête. Tout concourt à la création d'une ambiance nocturne et menaçante. Dave Phillips semble avoir cherché délibérément à projeter l'auditeur dans la position du voyeur face au spectacle de ses propres troubles. L'expérience est à la fois déstabilisante et excitante. Un nouveau LP de Dave Phillips sortira bientôt sur l'excellent label belge Ini Itu, on s'en réjouit.
C'était l'adolescence. Je ne me souviens plus par quel biais je l'ai découvert, mais rétrospectivement, c'est certainement un des musiciens qui m'a le plus marqué. Bill Callahan (alias Smog) m'a fait apprécier une certaine idée de la musique : mélancolique mais requinquante, secrète mais fière, minimaliste mais subtile. Depuis, chaque sortie d'album est un peu l'occasion de faire le point. Qu'est ce que ces années ont changé ? Qu'est-ce qui a été perdu, trouvé, récupéré ? Ce n'est pas un hasard si je peux associer nombre des chansons de Smog à différents moments ou périodes de ma vie. Il s'agit en effet d'une musique qui donne une impression de partage intime. Surtout, et comme nombre d'écrivains et artistes que je découvrirai bien plus tard, Smog m'a introduit à un monde où désespoir et tristesse peuvent agir en tant que fortifiants. Aujourd'hui, Smog existe depuis plus de 20 ans. J'attends la suite.
"When I was seven I asked my mother To trip me to the bay And put me on a ship And lower me down Lower me out of here . Because when I was seven I wanted to live in a bathysphere . Between coral Silent eel Silver swordfish I can't really feel or dream down here . And if the water should cut my line Set me free And if the water should cut my line Set me free, I don't mind I'll be the lost sailor, my home is the sea . When I was seven My father said to me 'but you can't swim' And I've never dreamed of the sea again"
"Dans les gares importantes, les voyageurs couraient au buffet comme des possédés, et le soleil couchant, derrière les arbres du jardin de la gare, éclairait leurs jambes et brillait sous les roues du wagon.
Pris à part, tous les mouvements de ce monde étaient froids et calculés ; dans leur ensemble, ils étaient inconscients et enivrés par le vaste flux de la vie qui les unissait. Les gens peinaient et s'agitaient, mus par le mécanisme de leurs soucis particuliers. Mais ces mécanismes n'auraient pas fonctionné, s'ils n'avaient eu pour régulateur principal un sentiment d'insouciance suprême et fondamentale. Cette insouciance avait pour source la conscience d'une solidarité des existences humaines, la certitude qu'il existait entre elles une communication et le sentiment de bonheur que l'on éprouvait à pressentir que tout ce qui se passe ne s'accomplit pas seulement sur la terre où l'on ensevelit les morts, mais encore ailleurs, dans ce que les uns appellent le Royaume de Dieu, d'autres l'Histoire ou tout ce qu'on voudra."
. Boris Pasternak, Le docteur Jivago, Éditions Gallimard, Collection Folio, pp. 23-24. .
On pensera à ce passage lors de la reprise de nos voyages réguliers en train... En attendant, ce blog risque de dormir jusque début août pour cause de bois, lacs et autres hameaux. A+ ! .
. Période faste pour les films 'importants' ces temps-ci. Après Déjà s'envole la fleur maigre de Paul Meyer et Terre en transe de Glauber Rocha (deux claques énormes, à tel point que j'aurais du mal à en parler sans en trahir la force), je viens d'achever les sept films qui composent La république Marseille (Editions Montparnasse - Geste cinématographique), somme kaléidoscopique réalisée, scénarisée et montée en 2006-2007 par Denis Gheerbrant (dont on avait déjà évoqué le travail ici). .
Dans chacun de ses films, Gheerbrant s'attache à donner une image d'un quartier et/ou d'une thématique de la grande ville du Sud : ses cités, ses quais, ses "replis"... Comme l'indique ce dernier terme (voir le film Marseille dans ses replis), le réalisateur n'est pas à la recherche du clinquant et du cliché de carte postale. Ce qu'il a à nous montrer rend avant tout compte d'un effondrement, d'une catastrophe sociale. Mutations urbaines, fossé entre les générations, perte de la mémoire collective, repli sur soi... Pour autant, les films ne sont pas misérabilistes, principalement grâce au talent qu'a Gheerbrant de simuler la rencontre entre le sujet filmé et le spectateur. Le réalisateur sait choisir ses interlocuteurs et faire en sorte que de leur discours naisse l'émotion et diverses pistes de réflexion. Le dispositif cinématographique, très simple, est d'une grande efficacité (cadrages resserrés sur les interviewés, alternance entre échanges parlés et plans fixes sur des paysages industriels désolés...).
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Tout cela est bien beau, mais faut-il encore s'intéresser à Marseille pour visionner tous ces films. Et c'est là qu'à mon avis ce cycle cinématographique prend tout son sens car en partant de Marseille, Gheerbrant nous parle de La totalité du monde (titre du premier film). En effet, comme dans tout bon roman, une certaine vision de l'universel ne peut être atteinte que par la dissection d'un cas particulier. Ici, c'est donc avant tout la Ville qui est étudiée. C'est la manière dont l'humain s'y intègre, y circule et peut y être écrasé. C'est la façon dont une société, une 'République' se construit, puis se délite peu à peu. Les sept films de La république Marseille constituent ainsi une magnique tentative d'évoquer tous ces mécanismes, sans tomber dans les pièges du reportage, de la simplification didactique et du discours politique.
"Dans ma nuit, j'assiège mon Roi, je me lève progressivement et je lui tords le cou.
Il reprend des forces, je reviens sur lui, et lui tords le cou une fois de plus.
Je le secoue, et le secoue comme un vieux prunier, et sa couronne tremble sur sa tête.
Et pourtant, c'est mon Roi, je le sais et il le sait, et c'est bien sûr que je suis à son service.
Cependant dans la nuit, la passion de mes mains l'étrangle sans répit. Point de lâcheté pourtant, j'arrive les mains nues et je serre son cou de Roi.
Et c'est mon Roi, que j'étrangle vainement depuis si longtemps dans le secret de ma petite chambre ; sa face d'abord bleuie, après peu de temps redevient naturelle, et sa tête se relève, chaque nuit, chaque nuit.
Dans le secret de ma petite chambre, je pète à la figure de mon Roi. Ensuite j'éclate de rire. Il essaie de montrer un front serein, et lavé de toute injure. Mais je lui pète sans discontinuer à la figure, sauf pour me retourner vers lui et éclater de rire à sa noble face, qui essaie de garder de la majesté.
C'est ainsi que je me conduis avec lui ; commencement sans fin de ma vie obscure.
Et maintenant je le renverse par terre, et m'assied sur sa figure. Son auguste figure disparaît ; mon pantalon rude aux tâches d'huile, et mon derrière -puisque enfin c'est son nom- se tiennent sans embarras sur cette face faite pour régner.
Et je ne me gêne pas, ah non, pour me tourner à gauche et à droite, quand il me plaît et plus même, sans m'occuper de ses yeux ou de son nez qui pourrait être dans le chemin. Je ne m'en vais qu'une fois lassé d'être assis.
Et si je me retourne, sa face imperturbable règne, toujours.
Je le gifle, je le gifle, je le mouche ensuite par dérision comme un enfant.
Cependant il est bien évident que c'est lui le Roi, et moi son sujet, son unique sujet.
A coup de pied dans le cul, je le chasse de ma chambre. Je le couvre de déchets de cuisine et d'ordures. Je lui casse la vaisselle dans les jambes. Je lui bourre les oreille de basses et pertinentes injures, pour bien l'atteindre à la fois profondément et honteusement, de calomnies à la Napolitaine particulièrement crasseuses et circonstanciées, et dont le seul énoncé est une souillure dont on ne peut plus se défaire, habit ignoble fait sur mesure : le purin vraiment de l'existence.
Eh bien il me faut recommencer le lendemain.
Il est revenu ; il est là. Il est toujours là. Il ne peut pas déguerpir pour de bon. Il doit m'imposer sa maudite présence royale dans ma chambre déjà si petite. (...)"
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Extrait de Mon roi du recueil La nuit remue (1967) de Henri Michaux.
Ce matin, on soigne son mal de gorge avec une des dernières compilations de Mississippi records intitulée Mata La Pena. Splendide. Peu d'informations sur ces morceaux issus de vieux 78RPM (Qui les a compilés ? Quelle est l'origine des musiciens ? Y-a--t-il une thématique ?). On retrouve donc la stratégie de mystère souvent employée par le label. Il suffit dès lors de se laisser entraîner par ces berceuses chaleureuses susurrées par des fantômes bienveillants. Le voyage passe par la Thaïlande, les USA ou encore l'Espagne, mais peu importe le lieu... La compilation fait partie de ces sorties récentes (Victrola Favorites, Secret Museum of Mankind...) où le plaisir et la dimension esthétique pure prennent le pas sur la recherche documentaire auxquels les labels historiques Folkways, Ocora (...) nous avaient habitués. Une façon d'affirmer que ces morceaux, issus de contextes géographiques et culturels différents, n'ont pas besoin d'être "remis en contexte" pour délivrer leur beauté et leur contenu émotionnel universels. Je ne peux passer sous silence qu'en fin de parcours, l'auditeur est gratifié d'un des plus beaux morceaux du monde (oui, je sais, j'annonce ça pour beaucoup de morceaux, mais là, c'est sérieux), le gospel Honey in the Rock de Blind Mamie Forehand. Une cloche, une guitare, des grésillements et une voix d'ange. Prêt à être terrassé ?